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Liban : "La situation économique désastreuse" pousse les habitants à fuir en prenant la mer

La plage d’al-Mina, dans la ville portuaire de Tripoli, au nord de Beyrouth.
14 janv. 2022 à 16:12Temps de lecture3 min
Par Lisa Rouby avec AFP

Auparavant une terre de passage pour les migrants syriens ou d’autres nationalités, le Liban est désormais devenu un pays duquel on veut également s’enfuir à tout prix. Passeurs, chômeurs, pères de famille, ils rêvent d’évasion et livrent leur histoire.

Ibrahim (prénom changé) dans la ville portuaire de Tripoli, le 9 décembre dernier.
Ibrahim (prénom changé) dans la ville portuaire de Tripoli, le 9 décembre dernier. AFP et Belga

Il n’y a aucun avenir ici

Assis sur un lit, la tête bien couverte par un masque et un bonnet pour ne pas qu’on le reconnaisse, Ibrahim (prénom d'emprunt) raconte. Il est passeur et évacue clandestinement des Libanais vers Chypre ou l’Italie. Il débute cette activité en 2019 lorsqu’il évacue une famille de cinq personnes résidant aujourd’hui en Allemagne. 

"Avant, nous devions chercher des clients, mais maintenant les gens accourent vers nous", observe-t-il. Désespérés, les Libanais sont prêts à tout. "Ils sont prêts à vendre leur maison, à vendre leur voiture, à tout vendre juste pour s’en sortir."


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En trois ans, cet ancien chauffeur de car scolaire affirme avoir fait passer une centaine de personnes hors du Liban. "Je les extirpe d’ici, de cette vie de mendiant", déclare-t-il. "S’ils se retrouvent dans un camp (en Europe), ils pourront au moins manger et boire avec dignité".

Toutefois, il se limite à ses concitoyens et refuse de s’occuper d’étrangers, malgré une forte demande de la part de Syriens et de Palestiniens. "Je ne suis responsable que de mes compatriotes. Je ne suis pas le gardien de la Mecque. Si c’est un étranger, je l’exploiterai. Je mettrai l’humanité de côté. Je suis comme ça. Je ne pourrais jamais trahir quelqu’un de mon pays."

Un périple risqué

Assis sur un banc, Bilal Moussa, père de trois enfants, est déterminé. En observant les vagues d’un regard vide, il garde un souvenir amer de sa première tentative avortée.

En novembre dernier, sans même prévenir sa femme, il embarque à bord d’un bateau chargé avec notamment à son bord 35 enfants et une vingtaine de femmes. Mais tout ne se passe pas comme prévu et l’embarcation se fait poursuivre par un navire militaire, les sommant de rebrousser chemin.

Bilal Moussa, 34 ans, le 9 décembre dernier à Tripoli.
Bilal Moussa, 34 ans, le 9 décembre dernier à Tripoli. AFP et Belga

Une fois les militaires semés, la traversée tourne à la catastrophe lorsque le moteur cesse de fonctionner. Alors qu’il fait nuit noire, le bateau commence à couler et les passagers paniquent. Leur salut, ils le doivent à leurs proches qu’ils parviennent à contacter et qui viennent les secourir.

Si cet échec reste un traumatisme pour Bilal, il est catégorique : il retentera sa chance, malgré le danger. "C’est la mer, rien n’est garanti. On fera ce qu’on peut. Si on arrive sains et saufs, tant mieux, sinon, on aura au moins essayé. Peut-être qu’on va mourir en mer. J’ai décidé d’essayer, même si je meurs. Je suis prêt à risquer ma vie pour prendre soin de mes enfants."

Un pays miné par la pauvreté

En deux ans, le pouvoir d’achat des Libanais a dégringolé. Selon les Nations Unies (ONU), quatre Libanais sur cinq vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté. Ils doivent se débrouiller eux-mêmes face à un Etat qu’ils décrivent comme "absent". "La situation économique est désastreuse", confirme Bilal. 

Résultat, entre janvier et novembre 2021, au moins 1570 personnes, dont 186 Libanais, ont fait le choix de traverser la mer clandestinement ou tenté de la prendre à partir du Liban, a indiqué à l’AFP la porte-parole de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) au Liban, Lisa Abou Khaled.

Le secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres lors d’une conférence de presse, à la fin de sa visite à Beyrouth, le 21 décembre dernier.
Le secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres lors d’une conférence de presse, à la fin de sa visite à Beyrouth, le 21 décembre dernier. AFP et Belga

De son côté, l’armée affirme avoir intercepté une vingtaine de bateaux et arrêté 596 personnes en 2020, grâce à "un réseau de radars qui s’étend sur toute la côte et des patrouilles des forces navales". Malgré tout, des passagers ont perdu la vie durant ces traversées, avec parmi eux au moins deux enfants ces deux dernières années, bien qu’il n’existe pas de chiffres officiels.

Partir, Ibrahim y songe aussi. Mais son activité le retient, car elle lui fournit un revenu non négligeable. Pour une traversée direction Chypre, le prix s’élève à environ 2200 euros par personne, et monte jusqu’à 6100 euros pour l’Italie. Au total, il affirme gagner autour de 4400 euros pour une seule traversée.

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