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Les Russes en manque d’armes modernes, les Ukrainiens en manque de munitions soviétiques… et de livraisons occidentales

04 juil. 2022 à 04:00 - mise à jour 04 juil. 2022 à 06:07Temps de lecture5 min
Par Daphné Van Ossel

La Russie manque-t-elle d’armes "modernes"? C’est ce que suggèrent plusieurs déclarations récentes. Selon l’armée ukrainienne, la Russie utilise des missiles imprécis provenant d’anciens stocks soviétiques pour plus de 50% de ses attaques en Ukraine.

Et selon le ministère britannique de la défense, la Russie continue d’utiliser des missiles antinavires pour appuyer l’attaque terrestre, "probablement parce que leurs stocks d’armes modernes plus précises diminuent".

Des armes modernes imprécises

Alors, la Russie est-elle condamnée à se battre avec des armes de conception soviétique, incapables de précision ? D’abord, la Russie dispose bien d’armements plus modernes. Mais sont-ils beaucoup plus précis pour autant… Les experts viennent à en douter. "On a vu des imprécisions considérables dans les frappes réalisées, ne fût-ce qu’avec des 'bêtes' missiles air-sol. Si on compte le nombre de tirs qui ont atteint leur cible, le chiffre est très bas", analyse Alain De Neve, chercheur du Centre d’études de sécurité et défense de l’Institut royal supérieur de la Défense.

Le missile qui a touché le centre commercial de Krementchouk, est selon le ministère britannique, un missile KH32, évolution du missile soviétique KH 22. "On peut le considérer comme une arme moderne car il est entré en phase de test en 2016, mais les Russes ont commencé à travailler dessus en 1998. On peut donc se demander s’il est vraiment moderne."

Pour le chercheur, la performance de l’armée russe n’est pas celle que l’on attendait. Selon lui, c’est probablement dû à des problèmes de corruption qui font que l’argent investi n’atterrit pas là où il devrait, au fait que l’industrie russe fonctionne de plus en plus vase clos, et aussi aux sanctions qui l’empêchent d’importer des technologies clé.

Des armes des années 60, encore moins précises

A côté de cet armement moderne qui ne l’est pas tant, la Russie recourt en effet à des armes dont la conception remonte à l’ère soviétique. Des missiles Kh-22, qui datent des années 60, ont par exemple servi lors de l’attaque qui a fait 21 morts dans une ville proche d’Odessa, ce vendredi. C’est ce qu’affirment les Ukrainiens, et le ministère britannique de la Défense a aussi souligné leur utilisation dans cette région.

Avec les technologies plus anciennes, c’est presque du vogelpik !

"Ces armes sont encore moins précises" ajoute le ministère. Nicolas Gosset, également chercheur à l’Institut royal supérieur de défense, abonde : "Pour vous donner une idée, un canon Caesar français, dont on vante la précision, est précis sur la moitié d’un terrain de foot, donc c’est une précision relative. Alors, avec les technologies plus anciennes, c’est presque du vogelpik !"

Dommages collatéraux

Les "dommages collatéraux" sur les civils sont donc inévitables. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne sont jamais volontaires. Sans compter que, comme le souligne Alain De Neve, "la Russie a ce réflexe de pilonner à l‘artillerie lourde les cibles qu’elle ne parvient pas à détruire avec un armement qu’elle juge (elle) de haute précision. Donc, les dommages collatéraux deviennent presque des dommages recherchés, systématiques."

Problème de stocks

Pourquoi la Russie se retrouve-t-elle à utiliser des armes obsolètes ? C’est probablement un problème de stocks. "Leurs stocks d’armement de précision ne sont pas ceux auxquels on s’attendait, affirme Alain De Neve. C’est probablement déjà le résultat de l’embargo qui touche le pays depuis 2014 : ce genre de stockage doit se faire dans des conditions particulières qui nécessitent des technologies et donc des composants que les Russes importaient". Et le poids des sanctions fait également qu’ils ne peuvent plus en produire en suffisance.

Dans la bataille autour de Severodonetsk, les Russes ont en moyenne utilisé 50.000 tirs d’artillerie par jour !

Par ailleurs, les réserves dont ils disposent doivent rapidement s’amenuiser, avance Nicolas Gosset : "Dans la seule bataille du Donbass autour de Severodonetsk, les Russes ont en moyenne utilisé 50.000 tirs d’artillerie par jour ! Vous imaginez ce que ça peut représenter, ça demande une rotation des stocks faramineuse."

Les armes de conception soviétique sont par ailleurs plus faciles à produire actuellement, ajoute le chercheur. "Ce sont les secteurs de production de l’industrie d’armement russe qui sont les moins affectés par le régime de sanctions parce qu’elles sont moins 'technology intensive', dit-il. Elles consomment moins de technologies complexes qui exigent souvent des composants qui viennent des marchés occidentaux."

Un amendement pour mobiliser les entreprises russes

Le Kremlin vient justement, le 30 juin, de proposer à la Douma (chambre basse du parlement russe) un amendement aux lois fédérales sur les questions d’approvisionnement des forces armées russes. Il obligerait les entreprises russes à approvisionner les opérations militaires spéciales russes, explique l’Institute for the Study of War. "L’amendement interdirait aux entreprises russes de refuser les commandes de l’État pour les opérations militaires spéciales et permettrait au Kremlin de modifier les contrats des employés et les conditions de travail, par exemple en obligeant les travailleurs à travailler la nuit ou les jours fériés fédéraux", précise-t-il encore.

"Ça traduit peut-être que la situation devient préoccupante, commente Alain De Neve. Mais de toute façon ce genre de correctif à court terme ne changera pas grand-chose.”

Et côté ukrainien ?

La situation n’est pas meilleure du côté des Ukrainiens. À la base, ils se battent avec les mêmes armes que l’armée russe, à savoir des armes qui viennent de leurs propres stocks soviétiques.

Depuis le 24 février, la Russie a massivement bombardé les stocks et les sites de production industriels ukrainiens. Leur capacité de production est donc considérablement diminuée.

Les Ukrainiens manquent de munitions. Les munitions que les pays de l’Otan peuvent leur procurer ne sont pas compatibles avec leurs armes datant de la guerre froide. Elles ne sont pas du même calibre.

Munitions incompatibles

"La République tchèque, la Slovaquie, la Bulgarie, la Pologne ont déjà cédé leurs vieux stocks d’armements soviétiques aux Ukrainiens. Ce qui était compatible leur a déjà été transféré", explique Nicolas Gosset.

D’autres anciens stocks sont présents dans des pays comme l’Arménie, la Biélorussie ou le Kazakhstan. En Afrique également (République centrafricaine, Tanzanie, Ethiopie, Niger). Autant de pays sous la sphère d’influence russe qui ne viendront pas en aide à l’Ukraine. Rien à espérer du côté de l’Inde non plus.

Une aide qui tarde à venir

Alors l’Ukraine demande encore et encore à l’Occident de lui fournir des armes, mais cela prend du temps. "Pour ce qui est de l’artillerie lourde, les premières livraisons promises par les Allemands sont arrivées il y a à peine trois semaines. Les fameux lance-roquettes américains sont arrivés il y a seulement deux semaines. On est loin d’inonder l’Ukraine avec nos armes, comme certains le pensent", affirme Nicolas Gosset.

Les contraintes logistiques pour le transport de ce genre de marchandise sont énormes, ajoute Alain De Neve. Les pays hésitent à fournir des armes dont ils pourraient eux-mêmes avoir besoin, et ils craignent aussi que les armes envoyées ne soient interceptées par les Russes. "Ça va mettre encore quelques semaines, voire quelques mois avant que l’appui aux forces ukrainiennes ne devienne récurrent", conclut le chercheur.

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