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Vous avez dit violoncelle

Les Mémoires du Stradivarius Duport, de Crémone au mur de Berlin, en passant par les mains de Napoléon

Les Mémoires du Stradivarius Duport, de Crémone au mur de Berlin, en passant par les mains de Napoléon

Connaissez-vous la fabuleuse histoire du Stradivarius Duport ? Un violoncelle qui côtoya de grands noms de l’histoire, de Jean-Louis Duport à Rostropovitch, en passant par Beethoven, Napoléon, Chopin, Chagall, Gorbatchev. Voici les mémoires de ce fabuleux instrument.

Je suis né à Crémone en 1711 : c’était la période d’or de mon père Antonio Stradivari, pour les violoncelles. Comme mes frères et sœurs, j’ai quitté la maison très tôt. Je me suis d’abord rendu à Lyon : un médecin lyonnais de cette ville avait commandé un violoncelle à mon père. J’étais très jeune alors, et ne garde aucun souvenir de mon séjour lyonnais.

Les années Duport

Jean-Louis Duport

A la mort du docteur, au milieu des années 1780, je suis envoyé à Paris. C’est là que ma vraie vie commence. En 1788, je suis acheté par Jean-Louis Duport. Cet homme de 40 ans est le violoncelliste français le plus connu et il commence à devenir célèbre en Europe. Formé par son frère Jean-Pierre, dit Duport l’Aîné, il a très vite dépassé son maître : à 20 ans à peine, il a fait des débuts triomphants au Concert Spirituel. Le Mercure de France loue son "exécution précise, brillante, étonnante", "ses sons pleins, moelleux, flatteurs" et son "jeu sûr et hardi [qui] annoncent le plus grand talent."

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La Révolution éclate en 1789. Je ne suis pas au fait des questions politiques, mais compris en cette époque troublée, Jean-Louis décide de quitter la France pour rejoindre son frère en Allemagne.

J’ai vécu à Berlin l’un des plus beaux moments de ma vie : Duport et moi y avons créé les deux premières sonates d’un certain Beethoven. C’était la première fois qu’un compositeur écrivait des sonates avec une partie aussi importante pour le violoncelle, et… Beethoven lui-même était au piano !

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Après une quinzaine d’années en Allemagne, où là aussi la situation politique se dégrade, mon maître se trouve une nouvelle fois sans emploi : nous décidons alors de regagner la France. Mais pour passer la frontière, il nous faut une autorisation spéciale difficile à obtenir. Par chance, le nom de Duport est connu du magistrat, qui invite "l’artiste à prouver son identité par un échantillon de son talent. La formalité musicale ne se fit pas attendre, et le visa du passeport n’éprouva plus de difficulté" (Vidal).

Rencontre avec Napoléon

Napoléon Bonaparte

De retour en France, mon maître doit retrouver une place dans le milieu musical. Son talent est intact et il reconquiert rapidement la célébrité qu’il a connue dans sa jeunesse. Il accepte un poste à la Chapelle de l’Empereur, et c’est là que j’ai eu la peur de ma vie. Nous donnions un concert aux Tuileries. Soudain "Napoléon paraît dans le salon à l’improviste. Il s’approche de Duport [] : "Comment, diable, tenez-vous ça, monsieur Duport ?", et il se met en devoir de s’asseoir et d’éteindre le pauvre instrument entre ses bottes éperonnées". Mon maître "en voyant sa chère basse traitée comme un cheval de bataille, s’élança vers l’empereur avec un ‘Sire !’ tellement pathétique que la basse lui fut rendue" (Vidal).

De cette mésaventure, je garde encore les griffures laissées par les éperons des bottes de l’Empereur…

J’aurai vécu plus de 30 ans avec Duport, et j’ai eu beaucoup de chance : il était non seulement un merveilleux musicien, mais également un homme bon et généreux. Il apprit un jour que Maximilien Bohrer, un violoncelliste allemand qu’il ne connaissait pas, se trouvait à Paris pour donner un concert, et que son instrument avait été abîmé au cours du voyage. Il me fit conduire immédiatement chez Bohrer qui fit ainsi ses débuts parisiens avec moi.

Le 7 septembre 1819 fut et restera le jour le plus triste de ma vie : quelques mois après son frère aîné, mon compagnon de musique et de vie s’éteignit à son tour. Il me semblait pourtant que nous étions liés pour toujours. Je compris brusquement que mon destin était de passer de main en main, de vivre plusieurs vies, pendant des décennies ou peut-être des siècles. C’était vertigineux…

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Franchomme et Chopin, les romantiques

Je restai encore un peu dans la famille : le fils de Duport jouait du violoncelle, mais il ouvrit une fabrique de pianos, et il décida de me vendre. J’appris en cette occasion que je valais beaucoup d’argent. En 1842, je fus vendu pour 25.000 francs, un prix énorme pour l’époque, à un excellent violoncelliste français Auguste-Joseph Franchomme. Celui-ci dépensa toute la dot de sa femme et eut beaucoup de mal à réunir le reste de la somme, mais il me voulait vraiment : j’étais, et je suis encore, considéré comme l’un des plus beaux violoncelles de Stradivarius.

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Franchomme était très différent de Duport, et notre répertoire de concert l’était aussi. J’appris que j’étais né durant la période baroque, que Beethoven marquait la fin de l’époque classique et que nous entrions dans une nouvelle ère : celle de la musique romantique.

Chopin et Franchomme
Chopin et Franchomme DR

Avec Franchomme, j’ai peu voyagé. Mais, de nombreux musiciens de toute l’Europe venaient dans la capitale française. Franchomme se lia ainsi d’amitié avec Felix Mendelssohn, que je n’ai malheureusement pas connu. En revanche, j’ai eu la chance de jouer un célèbre pianiste et compositeur, Frédéric Chopin. Nous lui avons inspiré sa magnifique Sonate pour violoncelle et piano, ce dont je suis d’autant plus fier qu’elle représente une exception dans son œuvre, presque exclusivement consacré au piano. Comme Duport, Franchomme a composé de nombreuses pièces pour violoncelle. Mais je dois avouer que je préfère jouer Bach, Mendelssohn, Beethoven ou Chopin.

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1884, nouveau deuil pour moi : après plus de 40 ans de vie commune, Franchomme rejoint Duport dans mes souvenirs les plus chers. Nous sommes liés pour l’éternité : on m’appelle le Stradivarius Duport ou parfois le Franchomme.

Les collectionneurs

Auguste avait un fils, René, violoncelliste prodige. Mais celui-ci mourut prématurément, et c’est sa sœur qui hérita de moi. En 1892, elle me vend à Hill, un luthier londonien, pour la somme de 40.000 francs.

L’année suivante, l’un de mes frères, le Batta, né trois ans après moi, est cédé à un amateur anglais pour la somme record de… 80.000 francs ! Nous sommes célèbres, on parle de nous dans Le Petit Parisien en termes élogieux… et financiers ! Car entretemps, les prix des instruments italiens, particulièrement ceux des Stradivarius, se sont envolés : nous sommes devenus de véritables objets de spéculation. Les musiciens n’ont plus les moyens de nous acquérir et nous passerons les décennies suivantes entre les mains de plusieurs riches collectionneurs.

Fin 1892, me voici dans une prestigieuse collection, où je suis rejoint l’année suivante par le Batta. Notre nouveau propriétaire est le baron Johann Ludwig Knoop, l’amateur anglais dont parlait Le Petit Parisien. C’est un riche héritier dont le père, l’un des entrepreneurs les plus riches de son temps, avait fait fortune dans les filatures de coton en Russie. La collection du Baron, véritable caserne d’Ali Baba, compte plus de 60 instruments : violons, altos et violoncelles de Guarneri, Gofriller, Amati, Guadanini… et, bien sûr, de notre père Antonio Stradivari. Ces années seront moins riches musicalement qu’avec Duport et Franchomme : on nous sort seulement de temps en temps pour des séances de musique de chambre. Mais nous nous reposons, en famille, et nous sommes très bien traités, considérés désormais comme de véritables œuvres d’art.

En 1917, encore une révolution ! La politique demeure compliquée pour moi, mais je comprends que l’Etat soviétique a confisqué toutes les usines Knoop, et que la famille est ruinée. Le Baron meurt l’année suivante, et n’assistera pas à la dispersion de sa collection par son fils Ludi.

L’Amérique

De nombreux instruments partent pour les Etats-Unis : la Grande guerre ayant ravagé l’Europe, c’est là que se retrouvent les grandes fortunes.

Je traverse l’Atlantique en 1906. Mon nouveau propriétaire est un homme d’affaires américain, John Shaffer Phipps. Son père, entrepreneur et philanthrope, était un ami proche de Andrew Carnegie qui donnera son nom à la célèbre salle de concert new-yorkaise. Mais John est plutôt passionné par les chevaux et le polo, et je passerai plus de 20 années moroses dans son immense maison, la plupart du temps caché derrière une fausse bibliothèque.

Me retrouver chez Horace et Doris Havemeyer est un soulagement. En 1927, je m’installe dans leur magnifique appartement de Park Avenue à New York, au milieu de tableaux de Vermeer, Manet, Goya, Corot, Rembrandt… J’ai maintenant plus de 200 ans, et je vis la vie des riches américains cultivés. Je regrette, bien sûr, ma vie de soliste avec Duport et Franchomme, mais Horace me touche beaucoup : il est violoncelliste amateur, et je l’intimide un peu. Par une belle journée de 1945, on livre une grosse boîte qu’Horace déballe avec fébrilité. Cette nouvelle acquisition, c’est mon petit frère le Batta. Quelle joie de se retrouver !

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Puis un jour, notre vie va changer. Havemeyer a invité un célèbre violoncelliste russe, Gregor Piatigorsky, à venir admirer ses violoncelles. "J’avais tellement entendu parler de ces instruments légendaires et rêvés de les voir un jour dans leur chair, rapporte-t-il, que j’avais maintenant l’impression d’être invité à entrer au paradis".

Piatigorsky nous essaya tous les deux, et a beaucoup de mal à se déterminer. Après une année passée avec moi, il choisit finalement le Batta. Je n’en fus pas étonné : nous avions certes éprouvé du plaisir à jouer ensemble, mais l’étincelle magique ne s’était pas produite. Une telle alchimie fonctionna parfaitement avec le Batta, que Piatigorsky finit par acheter, et qu’il joua jusqu’à sa mort. Ce magnifique violoncelle prendra le nom de Batta-Piatigorsky.

Une interminable attente

Horace Havemeyer meurt en 1956. Mes souvenirs des années suivantes sont troubles : je suis prisonnier dans l’obscurité, seul et désœuvré, probablement enfermé dans un coffre-fort. Je sens pourtant au fond de moi que quelque chose se prépare. Un soir de décembre de 1965, on me sort de là. J’entends chuchoter, en russe. Et c’est LA rencontre. Je suis entre les mains d’un merveilleux violoncelliste, nous sommes tous deux transfigurés. Sa femme Galina immortalise ce moment magique avec un polaroid. Mais on me remet dans le coffre. Et l’attente reprend, interminable.

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En 1968, je suis racheté par un nouveau collectionneur, Gerard Felix Warburg. Il a été, jusque dans les années 1930, le violoncelliste du Quatuor Stradivarius, dont les quatre membres jouaient des instruments précieux provenant de la collection de son père. Mais quand j’entre dans la vie de Gerald, il ne joue plus de violoncelle de façon professionnelle. Je resterai trois ans seulement auprès de cet homme sympathique qui meurt en 1971.

Trois ans passent encore…

Les années Rostropovitch

Rostropivitch avec le Stradivarius Duport

1974. Une présence, enfin ! J’entends parler, français et russe. Je reconnais cette voix, c’est lui, l’inconnu de 1965 : il s’appelle Mstislav Rostropovitch. Il est accompagné du célèbre luthier Etienne Vatelot, qui m’examine, et m’ausculte. "Pas de doute, c’est bien lui, c’est le Duport !"

J’apprendrai par la suite que le testament de Warburg – auquel je voue une reconnaissance éternelle – stipulait que je ne pouvais être vendu qu’à Rostropovitch, faute de quoi je serais confié à un musée. 

Soljenitsyne, Gorbatchev, Chagall

Les 30 années passées avec Rostropovitch (Slava pour les intimes) furent extraordinaires. J’appartenais au plus grand violoncelliste du monde ! Avec lui, je parcourus la planète, et je rencontrai des gens passionnants, musiciens, peintres, hommes politiques, intellectuels… Je pourrais citer Gorbatchev, Chagall ou Soljenitsyne, mais il y en a tant d’autres ! Mais ceux que je préfère, ce sont les compositeurs : j’avais adoré travailler avec Beethoven et Chopin, je fis la connaissance de Britten, Jolivet, Dutilleux et Lutosławski… qui ont composé, pour Slava et moi, pour des œuvres magnifiques.

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Je n’aurai malheureusement pas eu la chance de rencontrer deux grands amis de Slava : Prokofiev, décédé en 1953, et Chostakovitch, déjà très malade.

En 1989, un événement bouleverse mon ami : c’est la chute du mur de Berlin, une date essentielle pour Slava, qui a dû quitter l’URSS en 1974, et qui a été déchu de sa nationalité soviétique. Nous nous rendîmes à Berlin, Slava joua du Bach au pied du mur détruit, devant une foule immense, et la scène fut diffusée sur les télévisions du monde entier. J’étais déjà connu dans le milieu des musiciens, mais j’acquis ce jour-là une renommée planétaire. Comment mon père Antonio aurait-il pu imaginer une chose pareille !

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Slava mourut le 27 avril 2007. Il avait 80 ans. Une fois encore, je dus faire face à un deuil très douloureux.

L’avenir ?

Après la mort de Rostropovitch, la presse annonça que j’avais été acheté par la Nippon Music Foundation pour 20 millions de dollars. Les héritiers de Rostropovitch démentirent cette information.

Je me tiens aujourd’hui dans un endroit gardé secret. On prend soin de moi, je me repose, et j’avoue que quelques décennies sabbatiques me font le plus grand bien : je suis en forme, mais j’ai tout de même plus de 300 ans !

Et j’attends patiemment le moment où je rencontrai mon nouveau compagnon ou ma nouvelle compagne. Après Duport, Franchomme et Rostropovitch, je place la barre très haut. Mais j’ai confiance : il existe, dans la nouvelle génération, des violoncellistes de grand talent. En ce moment même, certains d’entre eux participent au prestigieux Concours Reine Elisabeth de Belgique. Peut-être est-ce avec l’un des lauréats que je ferai mon prochain retour sur scène ?

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