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Les ghostwriters du rap francophone : sortir du tabou ?

On a discuté ghostwriting avec trois hommes de l’ombre du rap.

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18 janv. 2023 à 11:00 - mise à jour 18 janv. 2023 à 16:12Temps de lecture8 min
Par Guillaume Guilbert

On a tous des exemples en tête d'artistes qui écrivent pour d'autres dans la variété et dans la pop, de Jean-Jacques Goldman qui écrivait (et composait) pour Céline Dion à Partynextdoor qui a écrit notamment pour Rihanna. Mais ce principe est beaucoup moins connu et souvent mal vu dans le monde du rap francophone. Et pourtant la pratique existe ! Comment ça se passe ? Qui écrit pour qui ? Pourquoi ce tabou ? Et quelle plus-value pour la musique ? On a discuté ghostwriting avec trois hommes de l’ombre du rap.

Pour créer leur musique, certain(e) s rappeu (ses) rs s’entourent d’autres artistes. Au-delà du beatmaker qui assure la composition de l’instrumentale, il/elle peut faire appel à un topliner et/ou à un ghostwriter. Le topliner a pour mission de trouver des mélodies de voix sur l’intru en question. Le rôle d’un ghostwriter est d’écrire les lyrics (ou une partie) du morceau.

Un vrai tabou

Il n’est pas rare de voir un rappeur écrire pour un artiste de variété (comme Damso qui a écrit pour Louane, par exemple), mais on parle beaucoup moins des rappeurs qui font appel à des auteurs.

D’ailleurs, pour écrire cet article, nous avons contacté pas mal de personnes du milieu de la musique. Plusieurs rappeurs nous ont confirmé écrire pour d’autres artistes mais refusent d’en parler publiquement.

Cette frilosité à évoquer ce sujet n’étonne pas Fabb qui a commencé comme rappeur avant de devenir auteur et topliner. Il a bossé pour RK, Landy, Naza, H Magnum, GLK, Vegedream, Fally Ipupa… "Sur chaque projet, j’ai eu des rôles différents : des fois c’est plus de la topline, des fois c’est plus de l’écriture, explique-t-il. Tu as rarement une seule casquette d’ailleurs, mais quand tu es en studio avec des artistes, certains ont plus besoin de toi dans un domaine plutôt que dans un autre".

Les artistes ont vraiment ce côté : le rap doit venir de nous

Pour lui, le tabou autour du ghostwriting dans le rap est beaucoup moins présent aux Etats-Unis. "Là-bas, on a toujours été habitués à voir des sessions avec Jay-Z ou Timbaland mais il y a toujours 5-6 mecs qui traînent dans les fauteuils derrière, se souvient Fabb. Tandis qu’en France, on veut garder cet aspect street cred et c’est dommage au final. Les artistes ont vraiment ce côté : "le rap doit venir de nous". Pourtant écrire pour les autres, je suis sûr que ça se fait depuis longtemps".

Un avis partagé par Karmen. Lui a démarré en tant qu’artiste sous le nom de Tortoz, avant de se lancer dans le ghostwriting et la topline pour d’autres rappeurs. "Il y a des artistes avec qui je travaille qui s’en foutent complètement, mais d’autres préfèrent que ça reste confidentiel, explique-t-il. Moi je respecte vraiment ça. A chaque fois, avant qu’un morceau ne sorte, je demande toujours à l’artiste comment il veut que je parle de son morceau".

Et quand il ne peut pas communiquer sur le fait qu'il ait participé à la création d'un morceau, il préfère le prendre avec philosophie : "Des fois, tu es en club, et un son sur lequel tu as écrit passe, personne ne sait que c’est toi, mais toi tu le sais. Je trouve ça hyper stylé !"

Le premier artiste avec lequel Karmen a collaboré, c’est Mister V. "Parce que c’est mon ami, confie-t-il. Il m’a demandé de bosser sur son 2ème album. Je me suis vraiment pris la tête avec lui pour faire un album qui lui ressemble. Mais on a vraiment fait les trucs ensemble". Ils ont par exemple signé ensemble le morceau certifié platine "Jamais" en featuring avec PLK.

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Il a ensuite collaboré en tant que topliner avec des artistes comme PLK ou Lefa, mais aussi pour d’autres en tant qu’auteur. Il a par exemple collaboré avec Shay sur son futur album : "J’ai beaucoup écrit pour Shay. Elle a une manière de penser comme les Américains. Elle m’a mentionné quand elle a sorti le son avec Fresh donc elle n’a vraiment aucun problème avec ça. Moi je lui ai demandé comment je pouvais communiquer sur ça, si je pouvais, elle m’a dit qu’il n’y avait aucun problème".

Un accompagnement

Mais un rappeur ou une rappeuse qui fait appel à un auteur ne veut pas dire forcément qu’il ou elle ne sait pas écrire. "Il faut le voir comme un accompagnement artistique, relativise Fabb. Je ne suis pas juste un mec avec son bloc-notes qui écrit des trucs et qui te donne son texte que tu prends ou que tu ne prends pas. On fait toute une session ensemble, on crée tout ensemble du début à la fin".

Même constat pour Karmen : "Ce n’est pas que ces gens-là ne savent pas écrire, c’est qu’ils sont tellement à la recherche de la perfection, ils vont donc aller demander de l’aide à plein de gens, et ça reste une collaboration pour faire le meilleur morceau possible. Et d’ailleurs il m’est arrivé d’écrire pour un artiste, et au final il a préféré ce qu’il avait écrit lui à la base et il l’a gardé".

Pour que son écriture matche avec l’univers de l’artiste, Karmen explique avoir besoin d’échanger un maximum avec lui. Ça a été le cas avec Shay : "Elle est toujours là, on a beaucoup communiqué entre nous pour que je la connaisse mieux, se souvient-il. Ce n’est pas mon morceau, c’est un morceau de Shay que j’écris, donc ça doit vraiment être ses idées. C’est peut-être moi qui ai écrit tel ou tel morceau, mais si elle n’avait pas vécu ce qu’elle a vécu, je n’aurais pas pu l’écrire […] Donc pour moi, ça ne s’arrête pas à "Qui a écrit quoi ?", l’univers de l’artiste est hyper important dans cette démarche".

Il faut plus écrire qu’avant

Le fait qu’une artiste comme Shay assume le fait d’emprunter la plume d’un auteur montre que les choses évoluent vers plus d’acceptation de la pratique dans le milieu. D’ailleurs, certains se spécialisent dans ce genre de services.

C’est le cas de Mourad qui a lancé sa maison d’édition Sweetlife Publishing, dans laquelle il a signé des beatmakers et des auteurs pour les mettre en relation avec des artistes. Selon lui, c’est la productivité demandée aux artistes qui explique qu’ils fassent appel à ses services. "A l’époque, tu faisais un album tous les deux ans, se souvient Mourad. Mais aujourd’hui tu peux sortir un album tous les 6 mois, les rappeurs ont des tournées, ils n’ont pas forcément le temps d’écrire beaucoup. Donc c’est bien de pouvoir être aidé ou d’avoir l’inspi, car il faut plus écrire qu’avant".

Mourad organise des séminaires, c’est-à-dire des sessions de création de plusieurs jours avec ses auteurs et ses compositeurs, pour avoir des morceaux à proposer à des artistes. Parfois, ce sont les artistes qui lui demandent un auteur ou un beatmaker pour leur propre séminaire. "Et parfois, les auteurs font eux-mêmes leur chanson de leur côté et ils me disent : j’aimerais bien la placer pour tel artiste. C’est vraiment au cas par cas".

Ses auteurs et beatmakers ont bossé pour des pointures comme Naza, Heuss L’Enfoiré, Soulking, Eva Queen, Gazo,… Concernant l’écriture, il préfère aussi parler de collaboration avec les rappeurs : "En général, les rappeurs écrivent. Mais ils peuvent parfois prendre de l’inspiration pour un refrain par exemple. Le rappeur va reprendre l’idée de refrain, ça va lui donner une idée d’inspi pour écrire son couplet. Donc en vrai, le morceau n’a pas été écrit que par le ghostwriter. Mais ça peut arriver aussi que ce soit une chanson complète écrite par un ghostwriter".

Ça a d’ailleurs été le cas avec Ritchy Boy. Le rappeur belge avec qui Mourad travaille a écrit un morceau qu’il a décidé de ne pas garder pour lui. Mourad a donc proposé la chanson à la chanteuse Zaho qui l’a acceptée, et qui en a fait un featuring avec un certain Tayc.

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Il y a beaucoup de projets sur lesquels j’ai travaillé en rap français pour lesquels je ne suis pas crédité du tout

Si le tabou autour des ghostwriters s'estompe peu à peu et que des structures spécialisées se mettent en place, les acteurs de ce milieu pointent cependant un problème persistant : les crédits. C'est-à-dire la répartition des droits d'auteurs entre tous ceux qui ont participé à l'élaboration d'un morceau. 

Il faut d'abord savoir que les auteurs (tout comme les topliners et beatmakers d'ailleurs) vont toucher des droits d'auteurs uniquement sur les morceaux qui sortent et pour lesquels ils sont crédités. Il est donc possible qu'un auteur soit envoyé pendant une semaine en séminaire avec un artiste et qu'aucun morceau ne soit retenu.

Dans ces cas-là, pas de sortie donc pas de droits d'auteurs. "Parfois il n’y a pas de retour sur investissement et il faut être prêt à ça aussi, explique Fabb. C’est un peu ingrat comme taff".

Mais quand les morceaux sortent, il arrive que certaines personnes ayant participé à la création du morceau soient oubliés dans les crédits. "Il y a beaucoup de projets sur lesquels j’ai travaillé en rap français pour lesquels je ne suis pas crédité du tout, où je n’ai pas pris un centime".

"C’est encore un nouveau métier donc il n’y a pas vraiment de règles, analyse Karmen. Au niveau des crédits, il arrive que le topliner ou le ghostwriter soit oublié parce que ce n’est pas encore un réflexe. Imagine tu as fait un son, mais il sort un an après. Quand tu crédites le truc, tu réfléchis à qui a bossé dessus, mais tu penses au beatmaker plus qu’au topliner ou à l’auteur. J’ai déjà eu ce genre de problème, mais je n’ai jamais ressenti que c’était intentionnel. En général, tu le rappelles à l’artiste et il t’ajoute aux crédits".

Mais selon Karmen, certains artistes profitent de leur statut pour obtenir une plus grande part dans les crédits. "Il y a des artistes, si tu bosses avec eux, il y a aura de l’abus de pouvoir dans le sens où ils se disent : quand t’es un petit topliner, tu vas pas faire chier, tu vas être trop content d’avoir placé sur un tel ou un tel. Certains en profitent un peu".

"On crédite souvent les beatmakers, mais pas souvent les ghostwriters, constate Mourad qui de son côté met tout en œuvre pour que les auteurs qu'il place soient présents dans les crédits. On peut proposer un titre, le rappeur le kiffe, il l’enregistre. Après il le donne à son producteur qui le donne à son label qui va s’occuper de faire les dépôts sur Spotify, Deezer, etc…  Souvent les infos sur qui a fait quoi n’arrivent pas et donc les crédits n’apparaissent pas directement, on doit leur rappeler et ça se modifie. Mais parfois c’est vraiment toute une remontée d’échelle pour que les infos arrivent. Il y a encore beaucoup de lacunes administratives".

Vers plus de transparence ?

Au-delà du problème de la reconnaissance des ghostwriters dans le rap francophone, il faut peut-être se poser la question suivante : faire appel à des auteurs ne permet-il pas d'aller encore plus loin dans la création ? Et donc ne peut-on pas l'assumer complètement comme c'est le cas dans la pop ou la variété française ?

Pour Karmen, la réponse est clairement oui : "Les gens commencent à comprendre ce concept de collaboration. Et puis c’est toujours mieux de créer à plusieurs, tu as plusieurs idées, plus de recul, et ça pousse le morceau plus loin. Ça fait peut-être d’ailleurs partie des raisons pour lesquelles le rap français rayonne plus qu’avant ! C’est aussi aux artistes d’en parler". En effet, le cas de Shay qui l'assume est loin de représenter la majorité du game. Il est encore très rare d'entendre un rappeur parler de ses collaborations avec des auteurs sur ses propres morceaux.

Avoir moins de complexes autour de cette pratique permettrait peut-être de mieux contrôler l'attribution des crédits sur certains projets. D'autant que pour Fabb, tous les artistes sont susceptibles d'accepter d'interpréter le morceau d'un autre. "Si j’envoie un hit à n’importe quel artiste de la Terre, il va le prendre, même si de base tu te dirais "lui jamais de la vie il va prendre le texte d’un autre". Si j’avais envoyé Macarena à Damso, il ne l’aurait pas refusé je pense. Après il y a des artistes qui restent coincés à l’âge de pierre et qui se disent que c’est la honte, mais je pense que ça se décomplexe de plus en plus au final".

La preuve : le métier de topliner dans le rap français est de plus en plus reconnu. Des gens comme Heezy Lee ou Le Motif sont derrière les toplines de très gros morceaux de rap français, et ils sont identifiés par le public pour cela. Va-t-on dans la même direction pour les ghostwriters ? 

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