Belgique

Les gériatres manquent à l’appel, et ce ne sont pas les seuls : quelles solutions face aux pénuries de médecins spécialisés ?

20 juil. 2022 à 05:28 - mise à jour 25 juil. 2022 à 07:21Temps de lecture5 min
Par Sylvia Falcinelli
La dr Cristina Fainy est l’un des deux médecins généralistes présents dans le service de gériatrie du Centre de Santé des Fagnes à Chimay. Elle collabore au quotidien avec des gériatres actifs à la fois à Chimay et au CHU de Charleroi (réseau HUmani).
La dr Cristina Fainy est l’un des deux médecins généralistes présents dans le service de gériatrie du Centre de Santé des Fagnes à Chimay. Elle collabore au quotidien avec des gériatres actifs à la fois à Chimay et au CHU de Charleroi (réseau HUmani). RTBF

Au Centre de Santé des Fagnes, à Chimay, le service de gériatrie revient de loin. Il y a un an, il n’y avait plus de gériatre attaché au site. C’est que ce petit hôpital, isolé géographiquement, est en première ligne pour affronter la pénurie de médecins dans certaines spécialités. Avec ses 150 lits, dont 24 en gériatrie, il joue la carte d’une médecine de proximité à taille humaine. Mais visiblement ce n’est pas suffisant pour attirer suffisamment de médecins, a fortiori dans une spécialité en pénurie.

Quelle solution localement ?

Pour le directeur général, Thierry Boxus, la solution a résidé dans le partenariat avec un autre hôpital, le CHU de Charleroi. Les deux collaborent au sein du réseau hospitalier HUmani. Désormais, quatre médecins de l’équipe de gériatres de Charleroi travaillent en alternance des deux côtés. "Cette combinaison entre l’hôpital de référence et l’hôpital de proximité est clef", explique-t-il. "Pour les médecins qui viennent à Chimay, il y a la découverte de cette réalité de l’hôpital de proximité. En général, ça les séduit assez fort : c’est très humain, on redécouvre un autre aspect de l’art de la médecine. Mais le fait de pouvoir travailler en collaboration avec le centre de référence, et de travailler certains jours là-bas, garantit le maintien de leur expertise. On se base là-dessus pour être attractif et pouvoir les recruter". Une équipe suffisamment étoffée permet également une meilleure répartition des gardes, un argument très important aux yeux des médecins. Cette solution fonctionne d’autant mieux que les deux hôpitaux -publics – partagent une même vision en termes d’accessibilité des soins.

Au quotidien, le service fonctionne également avec deux médecins généralistes venus en renfort, dont la dr Cristina Fainy. Elle souligne à quel point la proximité de l’hôpital est importante pour les patients âgés : cela facilite les visites de leurs proches. "La famille, l’entourage, c’est très important pour les patients", souligne-t-elle. "L’isolement amène de la solitude, de la tristesse, et les personnes âgées ne mangent plus. La dégradation clinique arrive tout de suite."

Quelle solution en amont ?

La solution trouvée à Chimay est une piste face aux conséquences des pénuries actuelles. Mais elle n’est pas à même de résoudre le problème du manque de spécialistes à la source. Or, comme le souligne Johan Blanckaert, le président de l’Absym - principal syndicat des médecins, ce problème va devenir de plus en plus criant. La gériatrie fait partie des spécialités dont notre pays aura davantage besoin à l’avenir, en lien avec le vieillissement de la population. C’est aussi le cas des rhumatologues ou des oncologues, des spécialités déjà sous tension aujourd’hui également.

Petite séance de kiné au service de gériatrie du Centre de Santé des Fagnes.
Petite séance de kiné au service de gériatrie du Centre de Santé des Fagnes. RTBF

C'est fini, les médecins sans horaires

Outre les besoins grandissants liés au vieillissement, il faut aussi tenir compte de l’évolution des attentes des médecins actuels, qui tend à réduire leur disponibilité. "Il y a la féminisation et les jeunes médecins qui ont un désir de qualité de vie un peu supérieur aux médecins d’avant", constate Johan Blackaert. "C’est fini les médecins sans horaires, qui travaillent jusqu'à 22 heures, ça n’existe plus. Les jeunes spécialistes qui viennent dans les cliniques ont un désir d’une qualité de vie en équilibre avec leur travail et donc forcément chaque ancien médecin doit être remplacé par plus qu’un nouveau médecin. Ça, c’est pour toutes les spécialités. Il faut des méthodes de calcul pointues pour en tenir compte."

Ces évolutions ont fait partie des éléments pris en compte par la Commission de planification pour établir ses recommandations pour le quota fédéral de médecins 2028-2033. Et pour la première fois, des recommandations de sous-quotas ont été formulées pour toute une série de spécialités. Ce qui devrait orienter la formation des étudiants d’aujourd’hui en vue d’éviter des pénuries demain. Parmi ces spécialités qui font l’objet d’attention, il y a également la psychiatrie et la médecine interne.

D’autres spécialités sont considérées comme en excès aujourd’hui et seront restreintes à l’avenir, comme par exemple l’orientation "radiodiagnostic", qui doit composer avec le recours à l’intelligence artificielle.

Quelle attractivité ?

La pédiatrie n’est pas reprise dans la liste des spécialités sous tension, et n’est pas citée par la Commission de planification. Or des hôpitaux signalent des difficultés à recruter des pédiatres. C’est le cas par exemple à l’AZ West de Furnes. Récemment, cet hôpital a proposé 15.000 euros à quiconque l’aiderait à recruter un spécialiste pour compléter son équipe. Actuellement le service est menacé de fermeture : deux pédiatres vont le quitter, ce qui fera peser une charge de gardes trop lourdes sur les deux restants. Et si la pédiatrie ferme, la maternité suivra.

Lieven Vermeulen, le directeur général de l’hôpital, incrimine le numerus clausus actuel, trop strict selon lui, mais aussi d’autres causes possibles : "La pédiatrie n’est pas la branche la mieux rémunérée en médecine. Donc la plupart des candidats choisissent une autre spécialisation ou travaillent dans des grands hôpitaux où le service de garde peut être réparti entre huit ou 10 collègues."

Dans le cas de Furnes, c’est aussi la question des gardes qui empêche la mise sur pied d’une solution similaire à celle de Chimay pour les gériatres, soit la collaboration avec un autre hôpital.

Pour le cabinet du ministre de la Santé, il n’y a pas à proprement parler ici de pénurie : le problème se situe plutôt dans le fait que nombre de pédiatres préfèrent travailler en ambulatoire. Ils ne sont pas rattachés à un hôpital. "Il y a des médecins pédiatres extra-muros, en dehors des hôpitaux", souligne de son côté Johan Blanckaert. "Mais en intra-muros, il peut en manquer". Alors comment améliorer l’attractivité de ce poste en hôpital ? La question reste ouverte.

Concernant les médecins généralistes, la pénurie commence à se résorber grâce à une meilleure planification mais tous les problèmes ne sont pas résolus pour autant : c’est la répartition sur le territoire qui continue à poser problème. "La planification ne dit pas où le médecin spécialiste ou généraliste doit s'installer", résume Johan Blanckaert. Et de citer La Panne où il n’y avait pas de médecin généraliste jusqu'il y a peu. "Ils ont fait un appel et ont proposé des bonus importants. Ils ont fini par trouver quelqu’un".

Entretien de l’expertise, attrait intellectuel, rémunération, environnement de travail, qualité de vie, planification, autant de dimensions avec lesquelles composer pour que l’offre de médecins corresponde aux besoins actuels et futurs.

[Erratum : Dans la vidéo diffusée au JT le 24 juillet, visible en tête d'article, il est mentionné que l'hôpital de Chimay collabore avec le "grand hôpital" de Charleroi. La collaboration dont il est question concerne bien le CHU (réseau HUmani), comme mentionné dans cet article, et non le "Grand Hôpital" - GHdC.]

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