"Les gens de Hong Kong sont habitués à devoir se défendre", indique Philippe Givron (Amnesty)

"Les gens de Hong Kong sont habitués à devoir se défendre", indique Philippe Givron (Amnesty)

© VIVEK PRAKASH - AFP

01 août 2019 à 06:34 - mise à jour 01 août 2019 à 06:34Temps de lecture5 min
Par RTBF La Première avec V.G.

À Hong Kong, 44 manifestants ont été inculpés pour participation à des émeutes. Ils ont été interpellés ce week-end lors d’une manifestation interdite. Des heurts ont aussi à nouveau éclaté mardi entre la police et des centaines de manifestants.

Les Hongkongais protestaient depuis le 9 juin pour, à l’origine, s’opposer au projet de loi sur l’extradition vers la Chine continentale de citoyens de Hong Kong. Le projet est suspendu depuis, mais les manifestations ne cessent pas.

La Chine essaye de rogner les libertés des Hongkongais

"Depuis 1997, lorsque la Grande-Bretagne a rétrocédé Hong Kong à la Chine, ils ont mis en place quelque chose de très original puisque ça s’appelait " un pays, deux systèmes ". C’est-à-dire que Hong Kong a eu, par un traité international de rétrocession, une Constitution tout à fait spécifique qui lui garantit un degré de liberté incomparablement plus élevé que la Chine continentale — le droit de manifester, une presse relativement libre, etc. Depuis lors, en pratique, on sait que la Chine essaie systématiquement de rogner ces libertés et d’avoir une mainmise croissante, mais chaque fois que la Chine a essayé de faire bouger le système législatif pour restreindre les libertés, les gens de Hong Kong se sont mobilisés. Ça s’est déjà passé en 2003 et en 2014 avec la fameuse révolte des parapluies, et maintenant, depuis juin, avec ces manifestations monstres. Ce n’est donc pas quelque chose de nouveau, les gens de Hong Kong sont habitués à devoir se défendre", explique Philippe Givron, coordinateur Chine pour Amnesty International.


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Ce qui serait tout à fait impensable en Chine continentale. "Je vais prendre deux exemples, je crois, assez parlants. D’une part, chaque année à Hong Kong, il y a une manifestation avec énormément de participants pour commémorer le désastre, la répression de Tian’anmen de 1989. À Hong Kong, les gens peuvent le faire. Ils font une veillée de recueillement, de commémoration. Alors qu’en Chine continentale, chaque année, la moindre personne qui essaie de bouger le petit doigt ou de publier quelque chose sur Internet pour rappeler que Tian’anmen a existé, parce que c’est censuré, ces personnes-là en Chine continentale se retrouvent en prison. À Hong Kong, les gens peuvent manifester publiquement. Un autre exemple concerne les ONG, par exemple Amnesty International. Amnesty International a un bureau à Hong Kong, avec une équipe qui monitore la situation des droits humains en Chine et en Extrême-Orient, et Amnesty International et toutes les ONG semblables sont malheureusement carrément interdites en Chine continentale, persona non grata. Il y a donc vraiment un fossé énorme, une différence énorme."

S’ils laissaient passer ça, je pense que la situation devenait très grave et très dangereuse pour beaucoup de gens

Les Hongkongais protestent donc depuis le 9 juin pour s’opposer à ce projet de loi sur l’extradition vers la Chine de citoyens de Hong Kong. Ce projet de loi est la goutte qui a fait déborder le vase.

"Cette loi que le gouvernement de Hong Kong essaie de faire passer allait permettre de façon assez arbitraire d’extrader n’importe quel résident de Hong Kong, voire même des résidents d’origine étrangère, des expatriés, en Chine continentale. C’est donc le risque que le système judiciaire, qui lui aussi était relativement bien protégé par la Constitution, assez indépendant et assez correct, bascule dans l’arbitraire, parce qu’à partir du moment où les gens — par exemple les défenseurs des droits humains qui se trouvaient à Hong Kong et qui sont bien entendu principalement visés — se retrouvaient extradés en Chine, tout le monde sait très bien à Hong Kong, parce qu’ils sont en première ligne, que c’était s’exposer à l’arbitraire et au pire des choses telles qu’on les connaît en Chine continentale. Leur degré de protection allait donc changer brutalement et être soumis à cet arbitraire. Ce n’était donc pas un détail pour lequel ils se sont battus, c’était quelque chose de tout à fait essentiel à maintenir. S’ils laissaient passer ça, je pense que la situation devenait très grave et très dangereuse pour beaucoup de gens."

Au départ, les manifestations étaient très pacifiques, mais depuis cela a bien changé à cause de certains groupes plus radicaux. "Tous les observateurs s’accordent pour dire qu’ils restent tout à fait marginaux et que les manifestants font preuve d’une grande maturité et d’une grande modération, mais il y a aussi les provocations policières. Il y a de la part de la police l’usage de gaz lacrymogènes ou de balles en caoutchouc dans des situations incorrectes, c’est-à-dire indiscriminées, avec des mouvements de foule à certains moments, qui essaie de fuir ou des choses pareilles. On a aussi des preuves, et Amnesty a fait une enquête à ce sujet et a publié un dossier, du fait que des gangsters, des membres des triades — la mafia chinoise — on a clairement des images qui montrent que des manifestants se font attaquer. Donc, les sources de violences isolées peuvent être provoquées, et d’autre part, on peut penser qu’il y a une exaspération qui fait jour à un moment donné", précise-t-il.

Dissuader les Hongkongais

Mais quelle est " la marge de manœuvre " de la Chine, qui essaie d’éteindre ces manifestations ? 44 manifestants sont inculpés, une manière de dissuader les Hongkongais de s’opposer.

"Quand on est accusé de susciter des émeutes à Hong Kong, ça peut les mener à sept ou dix ans de prison — on espère que ce sera beaucoup moins — parce qu’encore une fois le système est correct. Par exemple, je pense que c’est intéressant de noter que début juin, une des manifestations a été faite par des avocats. Il faut savoir que 3000 avocats — 25% des avocats de Hong Kong — sont aussi descendus dans la rue pour se battre contre ce projet de loi. C’est donc quand même très parlant. Quand on dit deux millions de personnes — des étudiants, des gens de tous bords, des juristes, etc. — ça veut dire que c’est toute la population qui est concernée. C’est donc difficile pour la Chine de frapper fort parce que ce serait vraiment un drame complet s’ils devaient massivement réprimer."

Une solidarité entre les défenseurs des droits humains et des droits civiques à Hong Kong et en Chine continentale

Il conclut : "Je pense que la vigilance que nous devons avoir dans nos pays pour les soutenir, pour exprimer à l’ONU dans différents forums – et le Parlement européen vient de le faire pour exprimer notre souci, notre réprobation sur ce qui peut se passer – freine la Chine de faire le pire, parce que la Chine a évidemment peur que la situation à Hong Kong et la liberté d’expression de Hong Kong fassent tache d’huile. On sait forcément, et on l’a déjà vu en 2014 lors de la révolution des parapluies, qu’il y a une solidarité entre les défenseurs des droits humains et des droits civiques à Hong Kong et en Chine continentale, donc la Chine a peur de cet effet de contagion. D’autre part, il faut rappeler bien évidemment que Hong Kong est une des principales places financières mondiales — la première place en Asie — et une charnière entre l’Asie et l’Occident, avec un statut financier spécial, avec – et il ne faut pas l’oublier non plus - 50.000 ou 60.000 expatriés. Donc, pour que cette place financière importante économiquement pour la Chine puisse continuer son activité, il y a besoin d’une stabilité. Ce sont donc des freins qui, je l’espère, permettent d’éviter le pire."