RTBFPasser au contenu
Rechercher

Un jour dans l'histoire

Les écrits-paysans, témoignages de la vie agricole au fil des siècles

Avant la Révolution industrielle, en Europe occidentale, les personnes employées au sein d’une exploitation agricole ou leurs responsables ont parfois laissé des manuscrits et des imprimés tels des livres de compte, des journaux intimes, des registres ou des lettres qui sont autant de témoignages du fonctionnement des exploitations : productions, techniques, main-d’œuvre, commercialisation etc.

Penchons-nous aujourd’hui sur ces écrits-paysans de la période 1650-1850, avec Fulgence Delleaux, professeur d’histoire moderne à l’Université de Namur. Il a dirigé, avec la collaboration de Michel Hermans, La plume et la terre – Ecrire sur son exploitation agricole en Europe occidentale, paru aux Presses universitaires de Namur.

L’alphabétisation permet le témoignage

Du simple journalier ou manoeuvrier, au grand exploitant agricole, au censier : à l’époque pré-industrielle, avant la mécanisation, des hommes et des femmes prennent la plume pour évoquer leurs activités, Ils ont tous en commun de vivre de l’activité agricole.

Après 1750, l’Europe occidentale connaît des progrès dans l’alphabétisation. Vers 1779, aux Pays-Bas autrichiens dont la Belgique fait partie, 60% des hommes sont alphabétisés. Il faut y voir l’influence des petites écoles, mais aussi des pensionnats urbains pour les plus aisés, voire de l’université.

Si la plupart des paysans alphabétisés savent signer, cela n’implique pas nécessairement qu’ils savent lire et écrire correctement, ils sont illettrés en pratique. C’est pourquoi la plupart de ces écrits paysans ont une syntaxe malaisée, une graphie maladroite, une orthographe phonétique et défaillante, explique Fulgence Delleaux.

Ces documents sont assez rares dans les archives publiques et la plupart sont encore conservés dans des fonds familiaux, donc pas toujours accessibles. 

Mais ce sont des documents de grande importance, parce qu'ils nous permettent de toucher des aspects du fonctionnement de l'exploitation agricole que l'on ne retrouve pas dans les autres documents utilisés habituellement par les historiens ruralistes : les documents notariés, les inventaires après décès, les baux, les contrats de mariage, les enquêtes administratives...

Du privé au public

Il y a deux types d’écrits paysans :

  • Les écrits du for privé, à usage personnel, avec l’envie de garder la mémoire d’événements personnels ou publics, mais avec surtout l’envie d’avoir une image précise de la situation financière de l’exploitation agricole et d’en maîtriser l’administration. Avec notamment des livres de compte où l’on consigne les ventes, les rendements, la gestion de la main d’oeuvre. C’est une écriture d’obligation mais aussi un acte de transmission : mémoires, correspondance,…
     
  • Certains écrits sont publics. Ils ne concernent qu’une minorité d’exploitants agricoles, les plus aisés, les plus cultivés, qui ont l’entregent nécessaire pour pouvoir publier dans la presse spécialisée, qui se déploie après 1750. Il y a la volonté de défendre leurs normes et leurs pratiques, face à la littérature agronomique déconnectée de la réalité. Il y a aussi une soif de reconnaissance et un désir de s’accomplir existentiellement en contribuant à quelque chose d’utile pour les autres.

La place de Dieu

Le rapport à Dieu est surtout présent dans les écrits des exploitants agricoles d’obédience calviniste, où il y a cette croyance à la prédestination. Toute sa vie, la personne doit chercher des signes susceptibles de lui prouver qu’elle est élue. Le fait de tenir une comptabilité méticuleuse est un moyen de contrôler quotidiennement son sort futur, dans l’au-delà. Plus on s’enrichit, plus c’est un signe que Dieu nous accorde sa grâce.

Chez les catholiques, le fait de tenir des comptes ou un journal peut être perçu comme une forme de confession individuelle, l’un des moyens d’atteindre l’état de grâce éternelle.

Innovations et progrès

Ces écrits-paysans de la période 1650-1850 nous éclairent sur les innovations dans le domaine agricole : nouvelles variétés céréalières, nouvelles techniques, comme la suppression de la jachère au profit de plantes oléagineuses telles que le lin, le colza, le trèfle.

Ils relatent aussi l’importante mobilité de la main d’oeuvre, parfois gênante pour les exploitations agricoles. C’est dû au fait que les salaires restent faibles au 18e siècle, et que les emplois de domestiques sont perçus comme temporaires, le temps de trouver quelque chose de mieux rémunéré. Les exploitants manifestent une forme d’empathie à l’égard de leur main d’oeuvre, dont dépendent la rentabilité et la bonne réputation de leur ferme.

Le fait de pouvoir suivre une exploitation agricole sur le temps long permet d’observer une augmentation sensible de la productivité et une ouverture au progrès au fil des décennies, sans qu’on puisse parler toutefois d’une véritable révolution agricole.

C’est le cas pour le domaine du Reposoir, dans le Genevois. Les Pictet, une famille patricienne, ont mis un grand soin dans la rédaction de ces registres, sur trois générations entre 1731 et 1812, avec la volonté de transmettre leur fonctionnement à leur descendance et de garder la mémoire d’événements personnels. Ils y mentionnent leurs activités : les céréales, la vigne, mais aussi l’élevage bovin, le lait devenant au 18e siècle un produit d’usage courant, et non plus uniquement réservé aux malades et aux enfants.

Ecoutez leur histoire racontée par Fulgence Delleaux.

Un Jour dans l'Histoire

Les écrits-paysans : Témoignages de la vie agricole 1650-1850

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

Sur le même sujet

Le lait : entre remède miracle et empoisonneur d’enfants

Un jour dans l'histoire

Comment la famille a-t-elle évolué depuis le Moyen Âge ?

Un jour dans l'histoire

Articles recommandés pour vous