Les Cpas ou la crise de la quarantaine!

Des Cpas submergés

© Cpas St Gilles

15 déc. 2016 à 08:27 - mise à jour 15 déc. 2016 à 09:10Temps de lecture5 min
Par Thierry Vangulick

Les CPAS ont 40 ans ! Un anniversaire sous tension tant les charges qui leur incombent aujourd'hui sont de plus en plus lourdes. Le gouvernement fédéral leur impose de plus en plus de missions de contrôle social plutôt que d'accompagnement. Et le coût de ces nouvelles tâches repose de plus en plus sur les finances communales. C’est le constat inquiet de Jean Spinette, président du Centre d’action sociale de Saint Gilles: "Lorsque j'ai commencé en 2006, la part communale était de 14 millions sur un budget de 60 millions. Aujourd'hui, elle est montée à 17 millions... C'est une évolution très préoccupante pour les communes déjà confrontées à de graves difficultés financières". Mais les CPAS sont surtout confrontés à ce que Jean Spinette appelle une crise de la quarantaine. "Les CPAS sont nés en 1976, suite logique d’une loi organique prise deux ans plus tôt, celle qui a créé le minimex, rappelle-t-il. C’est dans ce texte qu’apparaît pour la première fois la notion de dignité humaine. La loi dit : " il faut assurer à chaque personne, des conditions de vie conformes à la dignité. " C’était un ambitieux et légitime programme. Mais l’époque était bien différente… "

Le dossier social ; un feuillet A4

Cette époque, Noël Decoster l’a bien connue puisqu’il a débuté sa carrière au CPAS de Saint Gilles en 1976. "A ce moment là, nous étions quatre assistants sociaux et nous avions en charge une centaine de famille, raconte Noël Decoster. La grande majorité des cas que nous avions à traiter, c’était des personnes indigentes ou des personnes âgées dont la pension ne suffisait pas pour payer le loyer ou le chauffage. Même dans une commune comme Saint Gilles, pas la plus riche de l’agglomération, nous pouvions faire face sans problème aux besoins. Un dossier de demande d’aide sociale, c‘était la moitié d’une feuille A4. Aujourd’hui, nous sommes 35 assistants sociaux qui traitons près de 5000 dossiers par an. Et un dossier, c’est quinze écran d’ordinateur à remplir avant seulement de voir si le demandeur remplit toutes les conditions pour recevoir une aide quelconque ! "

Les jeunes toujours plus précarisés

Pour Jean Spinette, l’explosion du nombre d’allocataires a commencé surtout en 2008. "Si l’on prend les statistiques nationales, en 2002, un peu plus de 23 000 personnes bénéficiaient alors d’un revenu d’intégration, affirme Jean Spinette. L’an dernier, elles étaient 175 000. La crise économique a jeté dans la précarité beaucoup de personnes qui étaient juste à la limite de la pauvreté. Le chômage mais aussi la dégradation des relations au sein des familles ont poussé beaucoup de jeunes à quitter l’école et leur famille. En 2002, 3655 étudiants vivaient grâce à une aide du CPAS, en 2015, nous avons atteint un record historique avec 22 000 étudiants. C’est vraiment préoccupant". Ça l’est d’autant plus que les mesures d’exclusion du chômage des jeunes fait apparaître que plus de 50 % d’entre eux échappent désormais au radar social. Ils ne sont ni enregistrés au Forem ni dans d’autres structures. Que sont-ils devenus ? Mystère…

De gros défis

"Mais c’est loin d’être le seul défi auquel nous sommes confrontés, affirme Jean Spinette. Le travail des Cpas est de plus en plus professionnel et ses activités touchent désormais à de nombreux aspects de la vie en société. A commencer par l’insertion socioprofessionnelle. En 1976, le Cpas était tout simplement incapable de fournir une aide à l'emploi. Aujourd'hui, nos assistants sociaux conseillent et aident des centaines de personnes à recréer les conditions d’une remise à l’emploi. Et le Cpas lui même a engagé 250 allocataires sociaux dans ses différents services. Sur un total de 580 travailleurs, c’est pas mal. Mais nous offrons aussi beaucoup de services qui améliorent les conditions de vie : aides au logement, éducation à la gestion de l'énergie, médiation de dettes, remobilisation sociale… autant de services qui encadrent de mieux en mieux les allocataires".

Pour ce 40ème anniversaire, les défis qui nous attendent sont nombreux et particulièrement lourds, déplore Jean Spinette :

" Aujourd’hui, pour récupérer auprès de l’Etat fédéral, les aides financières que nous allouons, nous devons d’abord vérifier la situation sociale du demandeur et si toutes les conditions de l’octroi sont respectées. On s’éloigne de l’esprit de la loi de 1976 qui disait: la mission du Cpas est d’aider la personne à sortir elle même de sa précarité, grâce à une aide financière et un accompagnement adapté. On a toujours envie de faire ça mais la systématisation d‘un certain nombre de contrôle liés à la lutte contre la fraude sociale met la pression sur les assistants sociaux et la charge administrative que cela engendre génère chez eux un stress qui les détourne de leur mission première. Mission qui reste la création des conditions de respect de la dignité humaine. Et les dernières mesures du gouvernement fédéral n’arrangent rien. "

Toujours plus de contrôles

"Les mesures d’exclusion du chômage nous ont amené un grand nombre de nouveaux allocataires. Nous avons reçu des moyens supplémentaires pour traiter administrativement ces quelques 500 nouveaux dossiers, mais impossible d’assurer un véritable accompagnement de ces exclus. Autre dossier chaud : les aides que nous continuions à fournir aux djihadistes de retour de Syrie justifierait que nous levions le secret professionnel sur leurs dossiers. C’est un précédent qui nous inquiète car le secret professionnel est une des clés de voûte de notre système. De même que le dossier électronique que nous devons établir risque de provoquer la communication de données personnelles sensibles à des administrations ou à des organismes comme les compagnies d’assurances qui n’ont pas à les connaître. C’est inquiétant pour la démocratie. Et puis, il y a le PIIS, le plan d’intégration individualisé qui implique que le demandeur s’engage par écrit à un certains nombre de " missions " et de respect de règles. Rien que le suivi de ce PIIS représente une charge administrative énorme ! "

Les migrants, la précarité infantile

" Encore un exemple ? La crise de l’accueil des migrants. A la demande du gouvernement fédéral, nous avons tous créé des ILA, des Initiatives locales d’accueil pour héberger les demandeurs d’asile. Nous avons acheté des logements et engagé du personnel. Et puis on nous a dit stop. Il n’y a plus assez de demandeurs. Et puis, nouveau changement de cap, les réfugiés reviennent en plus grand nombre. Et c’est reparti pour un tour… Et aujourd’hui, re-changement de cap ; ils ne sont plus assez pour justifier ces dépenses… Le plan Franken va dans ce sens… Et enfin, un dossier qui me tient particulièrement à cœur : la précarité infantile. On est dans le peloton de queue européen en matière de pauvreté des enfants ! C’est un marqueur indigne d’une société évoluée et civilisée comme la nôtre. Nous devons unir toutes nos forces et tous nos moyens contre ce fléau plutôt que de gaspiller notre temps et notre énergie pour lutter contre la fraude sociale ! "

 

 

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