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Opinions

Les Belges expatriés : quelles politiques d'émigration pour la Belgique et ses entités fédérées?

Jean-Michel Lafleur
22 mai 2014 à 13:55Temps de lecture5 min
Par Jean-Michel Lafleur

Les premiers Belges qui voteront aux élections historiques de cette semaine n’habitent ni en Wallonie, en Flandre ou à Bruxelles mais plus vraisemblablement à Wellington, Tokyo ou Manille. Comme 129.139 " électeurs belges du bout du monde ", ils émettront leur vote en personne au consulat belge ou par voie postale.

L’exception belge

Au contraire de nombreux états dans le monde, la Belgique s’intéresse très peu à ses citoyens vivant l’étranger en dehors des périodes électorales. A vrai dire, on peut même affirmer qu’il n’existe pas aujourd’hui une politique d’émigration comme il existe une politique d’immigration en Belgique. D’autres, comme nos voisins français, ont pour priorité, depuis plusieurs décennies, de consulter leurs citoyens vivant à l’étranger par le biais d’un conseil consultatif chargé de relayer leurs doléances auprès des autorités du pays d’origine. Plus récemment, la France a même autorisé ses expatriés à élire leurs propres sénateurs afin de leur donner une voix directe au sein des institutions de la République. Au-delà du cas français, c’est une très large majorité d’états dans le monde qui développent aujourd’hui des politiques publiques spécifiques à l’égard de leurs citoyens vivant à l’étranger. Leurs motivations sont diverses, et pour bien des pays du Sud, il s’agit avant tout de favoriser l’envoi de transferts d’épargne des migrants vers leurs proches restés au pays.

Toutefois, beaucoup d’états européens, latino-américains et africains ont également compris que leurs citoyens vivant à l’étranger sont un atout de taille dans l’économie globale. Pour les autorités italiennes, par exemple, la promotion des exportations passe par la mobilisation de la diaspora considérée comme la meilleure ambassadrice des produits italiens. Au Maroc, le gouvernement et le secteur privé ont compris depuis longtemps que les émigrés sont une clientèle de choix pour le marché des secondes résidences. En encourageant l’achat de biens immobiliers dans le pays d’origine, c’est tout le secteur de la construction qui se voit soutenu par une nouvelle demande extérieure. En dépit de la distance, les émigrés peuvent donc continuer à générer de l’emploi et de la richesse dans leur pays d’origine.

Au delà des bénéfices économiques, de nombreux états développent également des politiques spécifiques à l’égard de leurs émigrés pour promouvoir une langue, une identité culturelle ou une religion à l’étranger. Dans les pays de résidence des émigrés, ces politiques sont parfois perçues comme des tentatives d’ingérence ou comme un frein à l’intégration des immigrés. Bien plus souvent, toutefois, elles sont reçues avec indifférence dans la mesure où elles reflètent l’habilité croissante des individus à maintenir des liens transnationaux tout en participant activement à la vie sociale, économique et politique du pays de résidence.

Avec plus de 380.000 citoyens vivant en dehors de ses frontières, la Belgique possède elle aussi un important capital humain à l’étranger mais le gouvernement fédéral n’a fait montre, jusqu’ici, que de peu d’intérêt pour développer des liens étroits avec cette population. Il n’existe pas aujourd’hui de politique nationale d’émigration et les principales revendications des expatriés ont d’ailleurs pris énormément de temps à être entendues au niveau fédéral: la double nationalité n’est autorisée pour les Belges résidant à l’étranger que depuis 2007 et le droit de vote à distance n’est possible à grande échelle que depuis 2003.

Flamands et francophones : des politiques très différentes

Les entités fédérées, quant à elles, semblent un peu moins réservées et, tout comme il existe aujourd’hui des politiques régionales d’intégration des étrangers, des politiques d’émigration émergent progressivement dans les entités fédérées. Ainsi, certaines des compétences exercées par les entités fédérées sur le territoire national s’exercent aussi à l’étranger auprès de leurs expatriés.

La Flandre, en particulier, tente d’intégrer les Flamands résidant à l’étranger dans sa stratégie de projection internationale et a pour objectif de renforcer ses liens avec ceux qu’on appelle parfois la diaspora flamande. Pour y parvenir, la Flandre compte notamment sur des représentations à l’étranger comme la Flanders House de New York. Cette institution sert non seulement de vitrine pour l’industrie et la culture flamande aux Etats-Unis mais est également un endroit d’échange et de rencontres où les Flamands de New York se rencontrent et dialoguent avec des représentants de la Région. Cette initiative, tout comme l’organisation de rencontres annuelles entre expatriés temporairement de retour en Flandre ou l’organisation de camps de vacances en Flandre à l’intention des enfants d’expatriés, participent toutes d’un même effort : encourager la création d’une identité flamande à l’extérieur et stimuler les liens entre cette population et sa région d’origine.

Malgré la présence de centres culturels à Paris et Kinshasa, la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) semble plus préoccupée par la promotion des productions culturelles belges francophones que par l’idée de promouvoir une identité commune parmi les Francophones belges résidant à l’étranger. Une telle politique pourrait d’ailleurs s’avérer redondante au regard des initiatives menées par de nombreuses institutions françaises —comme l’Alliance française ou les lycées français— qui structurent souvent la vie sociale des émigrés francophones indépendamment de leur nationalité.

A la différence des autorités flamandes, la Wallonie et Bruxelles semblent également peu conscientes de l’atout économique que représentent les émigrés. Il existe certes quelques initiatives d’ampleur limitée pour mettre les compétences des émigrés au profit de la fédération Wallonie-Bruxelles. Le programme Ulysse du Fonds de la Recherche Scientifique (FRS-FNRS), par exemple, permet à des chercheurs brillants installés à l’étranger de revenir en Belgique pour s’installer durablement dans une université belge francophone.

Un intérêt particulier…

Au delà de ces programmes ponctuels, les autorités régionales et communautaires francophones devraient-elles intégrer les émigrés dans leur politique économique, scientifique ou artistique ? Comme l’indique une note récente de politique internationale de la FWB, des entrepreneurs étrangers d’origine wallonne montrent parfois un intérêt particulier à travailler avec la Wallonie lors des missions économiques de l’AWEX. De même, nos recherches conduites à Londres et New York confirment qu’il existe un souhait parmi les entrepreneurs, scientifiques et artistes belges expatriés de tisser des relations professionnelles avec la Belgique et ses entités fédérées. Ceux-ci aimeraient par exemple participer à certaines initiatives du Plan Marshal ou aux programmes artistiques et de recherche de la FWB. Ces coopérations pourraient générer demain de nouveaux emplois et investissements en Belgique. En l’absence de mécanismes permettant aux émigrés et entités fédérées de dialoguer, cet intérêt peine à se transformer en initiatives concrètes et le capital humain que représentent les Belges francophones de l’étranger continue donc à ne pas être exploité. Cela changera-t-il après le 25 mai ?

Jean-Michel Lafleur, chercheur qualifié du FRS-FNRS.

Directeur-adjoint du Centre d’Etudes de l’Ethnicité et des Migrations (CEDEM) de l’Université de Liège, Jean-Michel Lafleur travaille depuis plusieurs années sur l'attitude politique des immigrants dans leur pays d'accueil comme dans leur pays d'origine. Il a publié entre autres un ouvrage sur le droit de vote à distance des diasporas aux éditions Routledge.

 

 

 

 

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