Les autorités belges veulent restaurer les fonds marins de la mer du Nord : comment comptent-elles s’y prendre ?

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01 juin 2022 à 13:07 - mise à jour 01 juin 2022 à 15:27Temps de lecture4 min
Par Lucie Dendooven

La mer du Nord, telle que nous la connaissons, est bien loin de ressembler à celle qu’admiraient nos grands-parents lorsqu’ils allaient très rarement respirer les embruns marins. Imaginez non pas une mer grise et opaque mais des eaux claires et bleues pareilles celles de la Bretagne ou de l’Atlantique Sud. Aurons-nous la chance d’observer une mer du Nord aux eaux claires à l’avenir ? C’est, en tout cas, l’intention du ministre de la Mer du Nord, Vincent Van Quickenborne, et le service Milieu marin du SPF Santé publique. Ils ont présenté leur vision des mesures de restauration de la nature lors d’un événement de lancement, hier, à Ostende.

Leur idée est de restaurer trois habitats essentiels : les lits de gravier, les bancs d’huîtres et les bancs de vers tubicoles. Mais entre la théorie et la pratique, il y a une marge. Et celle-ci est de taille.

Un littoral belge mis sous pression par la pêche intensive et l’extraction du sable

Un tiers de notre mer du Nord, le saviez-vous, est aujourd’hui classé zone natura 2000.
Même protégées, ces zones n’évitent pas le passage des pipelines, l’exploitation du sable, le tourisme et encore et toujours la pêche, une pêche au chalut très destructrice.
Depuis quelques années, les parcs éoliens offshore ont aussi poussé comme des champignons au large de nos côtes. Nos fonds marins subissent également le changement climatique : l’augmentation des températures, l’acidification de l’eau de mer.

En raison de ces pressions, les lits de gravier et les agrégations de vers tubicoles s’appauvrissent. Quant aux bancs d’huîtres plates, qui faisaient la réputation de notre littoral belge, ils ont tout bonnement disparu au début du siècle dernier.

Récemment, cependant, des scientifiques de l’Institut royal des sciences naturelles de Belgique (IRSNB) ont découvert un lit de gravier dans un état remarquable, ainsi que le premier spécimen vivant d’huître plate européenne sur le fond marin belge depuis des décennies. Cela montre qu’il est encore possible de restaurer ces habitats pour en refaire les hotspots de biodiversité qu’ils étaient autrefois.

Les bancs d’huîtres : nos forêts primitives de la Mer du Nord

Banc d’huîtres
Banc d’huîtres © Floor Driessen/Bureau Waardenburg

Jusqu’à la fin du siècle dernier, la Mer du Nord avait, en effet, plusieurs milliers de km2 de parcs à huîtres le long des côtes. Hein Sas qualifie ces bancs d’huîtres de forêts primitives de la mer. Cet expert néerlandais de Nora (L’Alliance pour la restauration de l’huître plate) . Il nous raconte : " Il y avait une manne d’huîtres avant. A partir de 1850, les huîtres ont été considérées comme des protéines bon marché, en particulier pour la classe ouvrière. D’abord pêchées avec des chaluts à perche sur des voiliers, puis avec des bateaux à vapeur, elles étaient amenées à l’intérieur des terres par transport ferroviaire. Vers 1880, les pays de la mer du Nord pêchaient 200 km2 d’huîtres/an ! Ce n’était pas soutenable. "

Les bancs d’huîtres qui se déployaient au large de nos côtes n’étaient pas seulement une source de protéines, nous explique notre expert, ils filtraient aussi l’eau, la rendaient plus claire et ils offraient un abri et un lieu de croissance pour d’autres organismes.

Ce cercle vertueux est aujourd’hui rompu. Les bancs d’huîtres ont disparu et ont fait place à un fond de sable nu, résultat de décennies de pêche au chalut qui ont littéralement labouré le sol marin.

Mais cet expert est confiant. Les huîtres plates se trouvent encore dans nos fonds marins. Simplement, leurs larves ne trouvent plus les structures pour s’accrocher. Quelques initiatives de réintroduction ont déjà eu lieu aux Pays-Bas et en Allemagne, notamment, comme il nous l’explique : " Vous libérez une population d’huîtres adultes sur un nouveau récif. Il se porte particulièrement bien dans les zones abritées, telles que les criques, et les estuaires, car les larves y restent ensemble avec les populations parentales. Mais, il faudra relâcher plusieurs centaines de milliers d’huîtres et les conserver plusieurs années pour espérer un résultat. Comparez cela avec la création d’une forêt. Avec quelques arbres, vous n’êtes nulle part. Ce n’est qu’avec beaucoup d’arbres que vous parvenez à construire une forêt autosuffisante et en expansion capable, ensuite, d’abriter d’autres espèces vivantes. "

Les lits de gravier : riche lieu de biodiversité

Lit de graviers
Lit de graviers © Alain Norro/RBINS/OD Nature

Des lits de gravier tapissent également la mer du Nord entre le sol sablonneux. Ils ont une fonction importante en tant que lieux de reproduction et de nurserie pour de nombreuses espèces. Ils sont essentiels pour les espèces qui ont besoin d’un substrat dur pour pondre leurs œufs comme la petite seiche. Certains petits lits de gravier qui ont été partiellement épargnés par les perturbations humaines en raison de leur emplacement difficile d’accès, semblent encore constituer un refuge pour certaines espèces vulnérables, tel que l’alcyone, un corail mou pouvant atteindre 20 cm de haut. Si les bancs d’huîtres étaient autrefois les forêts primaires de la mer du Nord, les lits de graviers en constituent la savane comme nous l’explique Steven Degaer, spécialiste de l’écologie marine à l’Institut royal des sciences naturelles : "Les lits de gravier et leur riche vie sous-marine forment ensemble un fourré dense, une cachette idéale".

Le ver tubicole construit des villes dans les fonds sablonneux

Congrégation de Lanices
Congrégation de Lanices © Misjel Decleer

Restent les fonds sablonneux. A première vue, ils sont les moins riches en biodiversité. En réalité, des formes de vie différentes y prospèrent, notamment grâce aux agrégations de Lanice. Ces vers tubicoles, véritables ingénieurs de l’écosystème construisent des tubes avec des grains de sable. Les agrégations de vers tubicole constituent un habitat important pour de nombreuses espèces, notamment un certain nombre d’espèces à longue durée de vie et à croissance lente. Ils jouent un rôle clé dans la construction des écosystèmes. Gert Van Hoey, chercheur à l’Institut de Recherche de l’Agriculture et de la Pêche (- ILVO) nous explique : "Les vers tubicoles sont les ingénieurs de la mer du Nord : en construisant leurs tubes en haute densité, une véritable ville sous-marine est créée. En protégeant cette espèce, nous protégeons également l’ensemble de la communauté. "

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