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Chronique littérature

"Les abeilles grises" du romancier ukrainien Andréï Kourkov, une farce réaliste qui nous plonge dans la guerre du Donbass

C’est un roman ukrainien que Sophie Creuz nous fait découvrir, "Les abeilles grises" d’Andréï Kourkov, paru il y a quelques semaines chez Liana Levi.

"J’aimerais beaucoup ne pas penser à l’éventualité d’une guerre"

En 2013, il y avait à Kiev un président, Ianoukovitch, mis en place par le Kremlin, et déjà les Ukrainiens se battaient pour préserver leur indépendance et réclamer des élections libres. Il y avait des explosions et des tirs sous les fenêtres de l’écrivain Andreï Kourkov, l’auteur du "Pingouin". Et il écrivait ceci dans son journal : "j’aimerais beaucoup ne pas penser à l’éventualité d’une guerre mais il ne s’est pas passé un jour sans que l’éventualité ne me traverse l’esprit. Même le printemps commençant, le soleil réchauffant la terre et les fleurs qui soudain s’épanouissent ne parviennent pas à me distraire de la politique. Pourtant j’aimerais terriblement m’en détourner."

Le printemps est à nouveau là mais l’éventualité est devenue terrible réalité.

Son arme à lui, jusqu’ici, était le tragicomique. Un équilibre impossible à tenir désormais face à la tragédie. Alors lire aujourd’hui son roman est une manière – dérisoire, évidemment, symbolique hélas — de nous joindre à l’effarement, la colère et à la douleur.

Dans ce roman, il est question de guerre, circonscrite aux Donbass et à ces fameuses Républiques pro-russes auto-proclamées. Une guerre de frontière donc, qui avait déjà chassé trois millions d’Ukrainiens de chez eux, et installé une haine et une guerre civile sans fin.

Le registre d’Andréï Kourkov est la farce, réaliste, lucide, faussement candide, qui cette fois met face à face deux frères ennemis, tous deux Ukrainiens mais l’un plus russophile que l’autre.

Pachka et Sergueïtch se détestent cordialement depuis l’enfance mais maintenant, dans leur village dévasté et vidé de ses habitants, ils se retrouvent tout seuls. Et comme ils s’ennuient, et n’ont rien à faire, pas même regarder la télévision puisqu’il n’y a plus d’électricité, donc ils veillent l’un sur l’autre. Faudrait pas qu’un des deux meurt : ils se retrouveraient tout seuls !

Sergueïtch est apiculteur, avant il gagnait de l’argent quand le gouverneur venait se faire soigner chez lui, dans des séances qui consistaient à faire la sieste sur les ruches. Ce temps-là n’est plus, ce doux bruissement d’ailes s’est tu, et même ses abeilles auraient besoin de thérapie tant elles sont stressées par les bombardements et le manque de nourriture, depuis que les champs sont devenus des champs de mines. Alors il décide de leur faire prendre l’air, de leur donner un peu de vacances à la montagne. Et le voilà parti dans sa vieille bagnole déglinguée. Et où va-t-il ? En Crimée. Cela ne sera donc pas de tout repos, d’autant plus qu’il va chez des apiculteurs Tatars, musulmans donc, qui sont pour les autorités, des citoyens de seconde zone.

La tendresse, l’arme secrète

Mais là encore Andreï Kourkov déploie son arme secrète à lui, qui est la tendresse. Une tendresse infinie pour les gens qui s’entraident et s’épaulent avec un désintéressement qui tranche avec la corruption, la bêtise et la violence du pouvoir russe. Et son mépris pour la vie. Au contraire du brave, du candide, du rondouillard Sergueïtch, ému par le courage des familles déchirées et la gentillesse qui demeure, malgré les haines orchestrées. Il est touché, et nous à notre tour, par la pudeur du chagrin et par la douceur des gestes d’accueil qui persistent en dépit de tout.

Malgré la violence alentour. Une violence grisâtre comme une tenue militaire, un poison qui éteint tout ce qu’elle touche, jusqu’à la robe des abeilles, une grisaille comme un poison infiltré à son insu, jusque dans ses ruches.

Alors Sergueïtch prend soin de les colmater et de mettre à l’abri ses abeilles, ainsi qu’une jeune fille ; toute la beauté du monde.

Un roman, qu’on ne lit plus de la même manière aujourd’hui, la satire s’étrangle dans le chagrin et pourtant, ces lignes dégorgent de vie, d’humour, d’amour, ce qui le rend d’autant plus poignant et nécessaire.

"Les abeilles grises", Andréï Kourkov, traduit du russe par Paul Lequesne, est paru aux éditions Liana Levi.

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