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Opinions

L’enfer insoupçonné des pilotes de ligne

L’enfer insoupçonné des pilotes de ligne
09 févr. 2022 à 18:52 - mise à jour 10 févr. 2022 à 13:304 min
Par Une femme de pilote de ligne

Hôtels insalubres, nourriture de prison à heures fixe, interdiction de sortir, surexposition à des produits nocifs, plus aucune garantie d’être rapatrié ou même soigné, en cas de maladie… Je suis femme de pilote de ligne et je m’indigne depuis bientôt deux ans de la manière dont ces hommes et ces femmes sont traité.e.s.

Riches ? Privilégiés ? Touristes toute l’année ? Détrompez-vous ! Personne n’en parle jamais, parce que c’est une profession minoritaire et que les préjugés enjolivant cette activité sont encore bien vivaces. Mais la réalité est là : les conditions de travail des pilotes d’avions se dégradent, et encore plus depuis le début de la crise sanitaire. Qu’ils transportent des passagers ou du cargo, les pilotes vivent l’enfer à cause du covid.

Tout d’abord, confinés comme nous tous, un très grand nombre d’entre eux.elles n’est jamais retourné travailler. Vols passagers annulés, faillite des compagnies… Jusqu’à 70% des pilotes du monde se sont retrouvés temporairement ou définitivement au chômage.

Nous avons beaucoup parlé des soignant.e.s et nous les plaignons et remercions encore, à juste titre, pour le travail harassant et stressant qu’ils fournissent. Un très grand merci à ces héros !

Sachez que mon mari et ses collègues sont aussi des héros.ïnes. Ce sont eux.elles qui ont apporté des masques européens aux Chinois, lorsque la crise a commencé en Chine et qu’ils en manquaient. Ce sont eux.elles qui en rapportent encore des dizaines de millions vers l’Europe depuis mars 2020. Ce sont eux.elles qui ont transporté à chaque coin de la planète, le matériel médical qui a contribué à sauver nos aînés, nos enfants et nos amis, qui ont eu besoin
de traitements intensifs. Ces hommes et ces femmes sont partis chaque jour à l’autre bout du monde, au risque d’attraper ce virus, que personne ne connaissait et dont nous avions tous tellement peur, pour nous fournir ce dont nous avions besoin pour nous en protéger. Aujourd’hui, la peur est moindre. Cependant, l’enfer continue.

Ces pilotes de ligne qui travaillent jusqu’à 17 heures en une fois, souvent de nuit, sans fermer l’œil, ou juste une sieste de 3 heures sur une couchette d’avion, au milieu du bruit assourdissant des réacteurs, arrivent à certaines destinations, où ils sont traités comme des pestiférés voire des criminels. Dans un pays où mon mari et ses collègues font très souvent escale, les autorités des aéroports laissent régulièrement les pilotes étrangers attendre 4, 5, 6 heures au sol, avant de les autoriser à descendre de l’avion pour passer le contrôle. Pourquoi ? Mesure covid : Les passagers des vols domestiques sont prioritaires. Ils sont 250 x 4, 5, 6 avions. Ces pilotes cargos qui ont travaillé toute la nuit ne sont que 3

Dans le bus qui les emmène enfin de l’avion au terminal, les vitres, les sièges, tout l’habitacle est recouvert d’un liquide désinfectant visqueux et nauséabond, à tel point qu’il n’est parfois plus possible de voir dehors, ni de s’asseoir sur les sièges encore trempés…

Enfin dans le terminal, l’équipage est "accueilli" par des agents en combinaisons d’Ebola, munis d’une machine qui rappelle étrangement Ghostbusters, qui crache du désinfectant dans l’air, au cas où il l’aurait contaminé en respirant avec le nez et la bouche derrière un masque… Et qu’en est-il de la toxicité de ces produits ? ! Ce n’est pas tout…

Le logement en escale est censé permettre au pilote de se reposer dans des conditions optimales pour pouvoir être apte à repartir dans l’autre sens. Il va sans dire qu’un pilote d’avion fatigué aux commandes risque sa vie, celles de ses collègues et des passagers, s’il y en a ! Mais depuis 2 ans, l’hôtel confortable a laissé place à des hôtels miteux, au lobby recouvert d’un fluide désinfectant terriblement glissant, ou à l’accès par l’escalier de service au milieu des poubelles. Dans les chambres, la moquette est généralement sale, le chauffage pas toujours fonctionnel, les fenêtres ne s’ouvrent que rarement et parfois même le lit est déjà occupé par un autre ! Covid safe tout ça !

Les conteneurs que certaines villes ont mis en place pour les équipages, proposent un espace de 9 m2 avec une fenêtre, un lit une place avec un matelas emballé dans du plastique, une salle de bain de 1,5 m2 avec la douche au-dessus des toilettes. La règle partout : Personne ne sort dans le couloir encore moins dans la rue. Tout est sous vidéo surveillance. Comme dit mon mari : "Même les taulards ont le droit de sortir dans la cour mais, pas moi."

Pour parler à ses collègues ? Le téléphone de la chambre, s‘il y en a un et s’il marche, ou par la fenêtre, si elle s’ouvre ! L’équipage vient de passer 12 heures dans un cockpit à 50 cm les uns des autres mais à destination interdiction de se voir. Ces restrictions posent aussi de graves problèmes de sécurité : Des pilotes témoignent avoir trouvé les sorties de secours ou encore la porte principale de l’hôtel fermées à clef avec des chaînes, pendant la durée de leur séjour. Que serait-il advenu si un feu s’était déclaré ?

Suite des réjouissances ? ! Repas à heures fixes, apportés devant la porte et je cite "dans des sacs plastiques avec de la nourriture que même un chien affamé refuserait de manger. Il arrive même que juste après avoir déposé la nourriture, ils passent à travers tout le couloir pour projeter le désinfectant" qui souillera aussi le sac contenant ledit repas.

Pour couronner le tout, internet ne fonctionne pas ou mal dans 90% des hôtels et Google, Gmail, Facebook, Whatsapp et autre réseaux sociaux sont très difficilement accessibles. Alors même si vous prenez votre mal en patience en pensant que, pendant ces 2, 3,5 jours de confinement forcé, vous pourrez en profiter pour faire votre déclaration d’impôt ou votre cours de safety en ligne, ou encore parler avec vos proches, ce n’est pas gagné ! Vous passerez en réalité tout ce temps, je cite, "à tenter de faire des choses qui n’aboutiront à rien, tout seul, comme un rat"

Le covid a déshumanisé la vie jusqu’au plus profond de nos sociétés. Chaque personne, chaque profession, chaque activité est impactée. Et il y a ceux dont on ne parle jamais : Les DJ, les sans-abri, les pilotes, et combien d’autres ? Les pilotes de ligne font un travail extraordinaire qui est devenu, à notre insu, horriblement
ordinaire.

Courage à tous !

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