Economie

L’électricité trois fois moins chère au Portugal et en Espagne que chez nous : comment font-ils et pourquoi ne le fait-on pas en Belgique ?

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02 sept. 2022 à 09:26 - mise à jour 04 sept. 2022 à 08:32Temps de lecture4 min
Par Xavier Lambert

L’Espagne et le Portugal ont pour l’instant réussi à contenir l’envolée des prix de l’électricité : elle est là-bas trois fois moins chère que chez nous. Charles Cuvelliez, professeur à l’École Polytechnique de Bruxelles à l’ULB, expliquait dans Matin Première comment ils avaient fait :

"Trois fois moins cher, ça reste encore cher par les temps qui courent, il faut bien le préciser. Le système là-bas est basé sur une adaptation du système que nous connaissons ici. Les prix de gros de l’électricité sont déterminés par le coût incrémental de la dernière centrale qu’on met en route pour équilibrer l’offre et la demande. Dans la plupart des cas, cette centrale est une centrale au gaz et avec les prix actuels du gaz, c’est intenable. Ce prix incrémental fixe le prix de gros et, par effet rebond, fixe les prix du consommateur. Mais le gouvernement espagnol, de concert avec le gouvernement portugais, a décidé de subsidier le gaz qui est utilisé dans ces centrales-là".

Et en subsidiant le gaz, puisque c’est ce prix-là qui fixe actuellement le coût de fonctionnement de ces centrales, mécaniquement, "le prix de fonctionnement de la dernière centrale diminue et entraîne avec lui les prix de gros de l’électricité. Ce qui est intéressant, c’est que ce n’est qu’une partie de l’électricité qui est produite avec des centrales à gaz. Donc, le subside apporté au gaz n’est pas un subside qui correspond à la quantité totale d’électricité produite. Il y a donc un effet de levier, c’est-à-dire qu’en jouant sur les subsides au gaz, on a un levier d’à peu près trois à quatre par rapport au prix de gros".

Petits subsides, gros effets, donc. Et pour Charles Cuvelliez, "ça peut durer le temps de calmer les marchés. L’Espagne et le Portugal n’ont pas eu beaucoup de facilités à convaincre la Commission européenne, parce que ça peut être perçu comme une aide d’État". Mais ils ont convaincu la Commission européenne "en disant : " Je vais demander aux traders et à l’interconnexion entre la France et l’Espagne (ndlr : c’est-à-dire ceux qui y gagnent) de rémunérer en partie le rabais offert par moi, État, sur le gaz ". Il y a donc une espèce de système de vases communicants entre les deux".

 

Si le Portugal et l’Espagne l’ont fait, est-ce qu’on peut le faire aussi ? Pourquoi est-ce qu’on ne le met pas en application maintenant ?

Ce n’est pas si simple, explique Charles Cuvelliez : "L’Espagne et le Portugal ont une particularité, c’est qu’ils sont assez peu interconnectés avec le reste de l’Europe. L’interconnexion avec la France est limitée et c’est ce qui permet de faire en sorte que les subsides espagnols profitent presque exclusivement aux Espagnols et aux Portugais. Sans cela, par effet mécanique, par les lois du marché et par le fonctionnement des réseaux, la France ferait venir de l’électricité de l’Espagne. Donc, on aurait le gouvernement espagnol qui subsidie le gaz pour de l’électricité consommée en France. Si je transpose à la Belgique, la Belgique ne peut pas le faire seule, elle doit se mettre d’accord avec les pays voisins fortement interconnectés pour que tous ensemble subsidient ce gaz".

Un système remis en cause mais…

Ça peut par contre être une solution pour les ministres de l’Énergie européens qui se réunissent la semaine prochaine pour faire baisser les prix du marché de l’électricité : subsidier l’énergie de la dernière centrale qu’on met en route.

Ce mécanisme est aujourd’hui remis en cause, il peut paraître aberrant, puisque c’est la dernière centrale qui fixe le prix, alors qu’on a peut-être consommé une grosse part d’énergie qui était beaucoup moins chère, ce qui fait aujourd’hui exploser les prix de l’électricité. C’est un système qui a tout de même des vertus qu’il ne faut pas négliger, estime pourtant Charles Cuvelliez : "Ce système peut d’ailleurs fonctionner en sens inverse, c’est-à-dire que quand il y a beaucoup d’éolien, beaucoup d’énergies renouvelables, les dernières centrales mises en route restent de l’éolien et du renouvelable, et là les prix sont très bas. Et au niveau de la transition énergétique, c’est intéressant parce que les producteurs, par rapport à ce système, ont intérêt à mettre d’abord en fonctionnement les centrales à énergies renouvelables dont le coût incrémental est le moins élevé. Et puis, petit à petit, ils empilent — c’est ce qu’on appelle le merit order — des centrales de coûts de fonctionnement de plus en plus élevés".

Et quand c’est le prix du gaz qui fixe le prix de l’électricité, "les producteurs qui ont mis en route leurs centrales à énergies renouvelables ont une marge intéressante, ce qui encourage les autres producteurs à mettre en place des énergies renouvelables". Ce qui fait qu’on doit moins les subsidier puisqu’ils ont un bénéfice plus grand.

Mais précise Charles Cuvelliez, "ce système ne fonctionne que dans le cas où les prix du gaz sont raisonnables. L’idée était effectivement d’avoir un prix du gaz inférieur à 100 euros le mégawattheure, ce qui était tout à fait raisonnable".

Vers un "acheteur unique"?

Or, on est aujourd’hui est aux alentours de 230 euros le mégawattheure. Que faire, dès lors ? "Je me range derrière les conclusions du Codeco, il faut diversifier les sources d’approvisionnement du gaz, il faut favoriser le gaz liquéfié qui va être une source durable d’approvisionnement, mais pour lequel nous sommes en concurrence avec les pays asiatiques, qui n’ont pas de gazoducs. Ce ne sera pas simple sur le long terme, mais la solution à court terme pour l’électricité va déjà soulager".

Mais ça, c’est pour le gaz utilisé pour les centrales. Pour le gaz utilisé pour les besoins domestiques, les industries et les collectivités, il y a un autre système : "Le système qui, à mon avis, pourrait voir le jour, c’est le système de l’acheteur unique, qu’on a vu avec les vaccins. La Commission européenne est devenue acheteur unique des vaccins à la place de tous les États membres et, avec sa puissance d’acheteur unique, a pu mettre en concurrence les producteurs et est donc arrivée à des prix raisonnables. C’est ce qu’on va probablement voir. Ce qui est triste, c’est qu’il est quelque part déjà en place, mais pas à un échelon suffisamment haut puisqu’on voit le président Macron qui va négocier des contrats gaz avec l’Algérie ou le Premier ministre Draghi qui va le faire pour l’Italie, toujours en Algérie. Donc, actuellement l’acheteur unique existe, mais avec un risque de concurrence entre les États".

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