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Le viol, le silence et la violence médiatique au cœur du nouveau roman de Mazarine Pingeot, "Se taire"

Le viol, le silence et la violence médiatique au cœur du nouveau roman de Mazarine Pingeot, "Se taire"
20 sept. 2019 à 06:533 min
Par RTBF avec La Première

Quel est le poids du secret et quels sont ses ravages ? C’est l’objet du nouveau roman "Se taire", de Mazarine Pingeot, la fille longtemps cachée de François Mitterrand. Professeur de philosophie et écrivaine, elle scrute ce thème à travers ses livres.

"Se taire" raconte l’histoire de Mathilde, une jeune photographe violée par une sommité politique. Ce pitch rappelle les accusations qui ont pesé contre l’ancien ministre, Nicolas Hulot. Pascale Mitterand, la petite fille de François Mitterand (et donc la nièce de Mazarine Pingeot) a porté plainte contre Nicolas Hulot en 2008 pour des faits qui dateraient de 1997. Elle a déposé plainte, mais elle n’a pas été entendue.

Je pense qu’il y a des victimes qui sont plus audibles que d’autres

"Il y a quelque chose qui m’a inspiré dans cette histoire, c’est le dispositif. Je pense qu’il y a des victimes qui sont plus audibles que d’autres. #Metoo a permis de généraliser la possibilité d’entendre cette parole, mais il y a des paroles qui restent encore difficiles à entendre, surtout dans un milieu très médiatique. Et je pense qu’il y a encore des bulles dans lesquelles c’est difficile de dire qu’on a été victime d’une agression sexuelle, essentiellement de quelqu’un dont on ne peut pas imaginer qu’il puisse être un agresseur. C’est la question de la bataille de l’opinion, de la pseudo-morale et de la domination."

Silence, difficultés à parler, honte, sont des thèmes abordés dans son ouvrage. "Le fait d’avouer c’est difficile, ensuite le fait d’être entendu dans une institution, malgré les progrès, puis il y a le temps de la justice qui est extrêmement long. Je ne critique pas la justice, je dis juste que ce n’est pas une thérapie. La victime qui se retrouve au tribunal se retrouve encore une fois face à son histoire, face à au déni de son agresseur. C’est une parole contre une autre… La scène du tribunal est très violente."

#Metoo et le flirt avec la délation

La vague #Metoo a entraîné avec elle la libération de la parole, mais s’est transformée aussi en flirt avec la délation. "Evidemment que ça va trop loin, que des pratiques sont insupportables et que la présomption d’innocence est bafouée. La parole a été nécessaire, mais ce que je trouve dangereux, c’est la délation comme une arme politique, comme une arme de citoyen. Ça se comprend, mais on est en train de considérer que dénoncer sans avoir forcément de preuve c’est quelque chose de citoyen, de politique."

Mazarine Pingeot n’est d’ailleurs pas tendre avec certains mouvements féministes. Dans son roman "Se taire", l’héroïne dit : "les journaux féministes me reprochent de ne pas lutter pour les femmes, de ne pas dénoncer le système, de donner raison à la domination masculine."

L’écrivaine s’explique : "Le féminisme qui consiste à dénoncer les hommes parce qu’ils sont des hommes me dérange hautement. La terminologie #balancetonporc me pose problème. Mais ça ne veut pas dire que je suis foncièrement en désaccord avec ce qui est dit, mais il y a une violence, dans le livre, qui excède ma propre position."

Silence et violence médiatique

La question du silence, qui est largement abordée dans son ouvrage, apparaît comme un écho à son propre vécu. "Lorsqu’on écrit et qu’on rencontre un sujet d’actualité, il faut qu’il ait un impact sur sa réalité profonde, son vécu. Toute cette histoire, le mouvement #Metoo etc. est venue rencontrer des thèmes qui sont les miens, mes grandes questions qui me poursuivront jusqu’à la fin : le secret, le silence et surtout comment il s’organise au niveau social et comment il y a un relais collectif de ce silence. C’est pour ça que la question du viol est très intéressante à cet égard, car le silence se fait au niveau de la famille et des différentes institutions."

Elle parle aussi de la violence médiatique. "Mathilde a été agressée sexuelle et transformée en objet. Puis il y a la médiatisation qui s’empare de son cas de manière fulgurante et elle devient à nouveau un objet. C’est-à-dire qu’elle n’a pas droit au chapitre, elle ne peut pas se défendre car toute parole sera déformée, elle va être montrée du doigt et être à nouveau une bête que l’on regarde."

Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut garder le silence. "On se dit qu’on ne préfère pas dire certaines choses pour protéger et ce n’est pas totalement faux. Mais le silence doit toujours être dépassé vers une parole, qui ne doit pas forcément être dite de manière médiatique, publique. La médiatisation fait que c’est très compliqué lorsqu’on a des choses intimes à dire, le viol étant particulièrement intime puisqu’il s’agit du corps."

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