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Le Venezuela s’enfonce un peu plus dans une crise aux multiples visages

Le Venezuela va supprimer six zéros à sa monnaie le premier octobre.

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06 août 2021 à 15:52Temps de lecture5 min
Par Amandine Hustache avec Agences

L’hyperinflation gagne encore du terrain au Venezuela où la Banque centrale a annoncé jeudi 5 août que six zéros allaient être enlevés à sa monnaie, le bolivar, dès le 1er octobre. Une étape de plus dans la crise aux multiples visages qui secoue le pays depuis des années.

"A partir du 1er octobre entrera en vigueur le bolivar digital lors de l’application d’une nouvelle échelle monétaire qui supprime six zéros à la monnaie nationale", indique un communiqué de la Banque centrale. Une suppression de zéros ? Une mesure qui semble impressionnante avec notre regard belge mais qui ne signifie pas de réel changement au Venezuela. En fait, cette modification à venir est simplement faite par souci de simplification.

Pas de gros changements mais l’illustration d’un problème récurrent

Dans le pays, tout se paie en millions voire en milliards, en raison de l’hyperinflation que connaît le pays depuis 2008. Dans ce contexte, retirer des zéros, c’est tout simplement permettre à la population de retrouver une valeur numéraire utilisable facilement, sans que la valeur réelle du bolivar ne change.

Comme on peut s’en douter, cette mesure est déjà un peu en application dans les rues où les prix sont souvent annoncés à la baisse. Plus facile pour calculer et payer ! Si finalement, il n’y a pas de gros changements pour la valeur de l’argent en lui-même, cette suppression de zéros révèle un triste constat pour Thomas Posado, docteur en sciences politiques au Cresspa et spécialiste du Venezuela : "Cela illustre une économie vénézuélienne qui continue de s’effondrer. Cet effondrement n’est pas nouveau malheureusement comme chacun le sait. Cela fait des années que le gouvernement doit imposer ce genre de processus à la monnaie".

Même constat pour Cesar Aristimuño, un économiste sur place interrogé par l’AFP. Si la mesure est "pratique […] on ne peut pas attendre des miracles économiques étant donné" que cette opération "arrive sans mesures économiques de fond qui pourraient enrayer l’inflation".

De nouveaux bolivares seront imprimés.
De nouveaux bolivares seront imprimés. AFP or licensors

La dollarisation de la monnaie, oui mais pas pour tous

"C’est certainement un nouveau coup porté à l’économie et notamment à la monnaie qui, théoriquement, est nationale, bien qu’elle soit de plus en plus en désuétude", relate à l’AP Daniela Suarez, une avocate vénézuélienne. Car depuis deux-trois ans, le pays a une tendance à la dollarisation pour compenser la faiblesse du bolivar.

"C’est simple : les Vénézuéliens utilisent les dollars américains s’ils le peuvent car ils cherchent à payer avec une monnaie forte, pas une monnaie qui va perdre la moitié de sa valeur le mois suivant".

Mais ce recours aux dollars est loin d’être une solution : il entraîne des inégalités entre ceux qui peuvent s’en fournir, et les autres. Les autorités nationales ont d’ailleurs très longtemps tenté d’empêcher sa circulation, avant de fermer les yeux sur le phénomène. Toujours est-il que les pouvoirs publics espèrent, à terme, revenir à une économie se servant uniquement du bolivar.

La suppression de zéros annoncée en octobre ne changera pas vraiment le fond du problème pour Henkel García, directeur d’Econométrica, une entreprise spécialisée dans les conseils économiques et financiers, interviewé par AP : "Cette reconversion s’accompagne d’une utilisation généralisée du dollar comme jamais auparavant dans l’histoire. Et la nécessité de la reconversion elle-même était là, précisément parce que les Vénézuéliens résolvent leurs problèmes en devises étrangères – en dollars – et non en monnaie locale."

Une situation économique toujours catastrophique

Cette hyperinflation est étroitement liée à la situation économique catastrophique du pays. Depuis 2013, le Venezuela a vu son PIB chuter de 80% et 65% des ménages vivent sous le seuil de pauvreté. Pendant longtemps, l’économie a presque entièrement reposé sur son pétrole. Avec l’effondrement du cours du pétrole, c’est le pays qui s’est effondré. "Pour vous donnez une idée, il y a une dizaine d’années, le pays produisait 3 millions de barils par jour. Aujourd’hui, c’est plutôt 500.000".


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Mais ce n’est pas la seule explication à cette hyperinflation. "Pendant des années, le régime de Chavez [président du pays de 1999 à 2013, ndlr] à chercher à attirer des capitaux en pratiquant un taux de change préférentiel. Certaines entreprises et amis du pouvoir en ont bien profité, tandis que l’Etat avait de plus en plus un manque à gagner. Avec la chute du cours du pétrole, la monnaie a perdu de sa valeur."

Le pouvoir du président élu Maduro n’est pas reconnu par la plupart des autres pays.
Le pouvoir du président élu Maduro n’est pas reconnu par la plupart des autres pays. AFP

Et les citoyens dans tous ça ?

Les citoyens justement, lassés d’un cycle de dévaluation sans fin, ne sont pas dupes. "Plus de zéros, moins de zéros, c’est du pareil au même", explique à l’AFP, Marisela Lopez, 34 ans, vendeuse de légumes. "L’activité reste la même, ça ne change rien"."On a tiré de nouveaux billets, et encore des billets. Maintenant, on les voit par terre, on les brûle, on ne sait plus quoi en faire !". Il faut dire qu’en 13 ans, le bolivar aura perdu 14 zéros, en plusieurs étapes, impliquant à chaque fois l’impression de nouveaux billets.

Fernando Salazar, un étudiant vénézuélien questionné par l’AFP, y voit clair lui aussi : "J’ai vécu toutes les conversions depuis le gouvernement de (Hugo) Chavez et je suis conscient que ce que cela va apporter est une augmentation des prix, les salaires vont sûrement monter en flèche, ce sera un problème pour certaines entreprises. Je crois que ce n’est pas nouveau, c’est simplement pour camoufler".

L’économiste Cesar Aristimuño ne dit pas autre chose : "qu’est-ce que cela signifie pour le citoyen ordinaire ? Cela signifie qu’il a été décapitalisé, que la valeur de son pouvoir d’achat perd de plus en plus de force, c’est-à-dire que la valeur de son travail en termes de monnaie nationale est de plus en plus dévaluée."

Une gouvernance politique, elle aussi, difficile

Si la situation économique avait déjà été ébranlée sous la politique d’Hugo Chavez, les affaires du pays se sont encore compliquées sous son successeur Maduro. Depuis cette date, deux hommes se disputent le pouvoir : le président élu mais dont le mandat n’est plus reconnu par une partie de la communauté internationale, Nicolas Maduro, et son opposant, le président du parlement, Juan Guaido qui s’est autoproclamé président et qui est soutenu par les Etats-Unis, la plupart des Etats latino-américains et certains pays européens.


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Dès 2017, se crée une forte opposition entre les institutions comme la cour suprême plutôt socialiste et favorable à Maduro et le parlement mené par Guaido et une coalition de centre droit. En 2019, la rupture est actée, avec, en conséquence, des sanctions économiques américaines qui emprisonnent l’économie extérieure du pays.

Depuis peu, le président Maduro a accepté de rencontrer son opposant pour négocier en vue de lever ces sanctions. Une des résolutions du blocage de l’économie vénézuélienne réside peut-être ici pour Thomas Posado : "Si Nicolas Maduro et Juan Guaido parviennent à s’entendre, alors peut-être que de nouvelles élections pourront être organisées et que les sanctions américaines pourront être levées. Le chemin de la relance de l’économie pourra peut-être enfin s’entrevoir. Pour l’instant je n’observe aucune autre solution".

Et la crise du covid dans tout ça ?

Le covid aurait pu être un coup de massue supplémentaire apporté aux difficultés déjà rencontrées par le pays. Mais le ciel a plutôt été clément cette fois-ci. Bien sûr, le pays a été touché par la pandémie mais moins que chez ses voisins. "Avec tout ce contexte politique et ces sanctions américaines, le pays était assez isolé. Il est moins relié au trafic aérien que ses voisins et ça a sans doute permis de contenir les contaminations", relate Thomas Posado.

Heureusement lorsque l’on sait l’état dramatique dans lequel se trouvent les hôpitaux avec la crise économique. Pénurie de médicaments, coupure d’électricité, ils sont eux aussi impactés par cette crise économique qui paralyse le pays tout entier.

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