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Le ton monte à Kaliningrad : portrait de cette enclave russe sur la Baltique, cernée par l’Otan et l’Union européenne

L’enclave de Kaliningrad entre Pologne et Lituanie, séparée de la Biélorussie par le couloir de Suwalki
22 juin 2022 à 14:317 min
Par Jean-François Herbecq

La Russie hausse le ton face à la Lituanie. Vilnius met en application les sanctions européennes liées à l’invasion de l’Ukraine et cela irrite Moscou au plus haut point.

Entre la Russie et son enclave de Kaliningrad sur la mer Baltique, depuis le 18 juin à minuit, plus aucun de passage par voie ferrée pour les métaux, les matériaux de construction, l’alcool, les engrais, les technologies avancées et bientôt le gaz et le pétrole… Selon le gouverneur de la région de Kaliningrad, cela représente pas loin de la moitié de l’approvisionnement du territoire russe, près de 15.000 km2 et un peu moins d’un million d’habitants, coincé entre la Pologne et la Lituanie. Résultat : une ruée sur les magasins de bricolage de l’enclave et la colère russe.

Moscou dénonce un "blocus" et menace de "sérieuses" représailles contre la Lituanie. Il reste la route et bien entendu la voie maritime, car Kaliningrad est un port, accessible toute l’année, tout comme Baltiisk, sa base navale militaire.

Teutons et Prussiens

Quelle est l’origine de ce qui est pour la Russie une "exclave", une partie de son territoire à plus de mille kilomètres de Moscou, coincée entre des pays aujourd’hui membres à la fois de l’Otan et l’Union européenne ?

Sur la carte, la situation est parlante : Kaliningrad, avant-poste militaire russe en Europe et un atout stratégique sur la Baltique, est pris en sandwich entre la Pologne et la Lituanie, sans continuité de territoire avec le reste de la Russie. Il n’en a pas toujours été ainsi.

Kaliningrad n’a pas toujours été russe. Fondée en 1255 lors de l’expansion germanique en territoire slave, la ville est d’abord nommée Königsberg. L’Ordre des chevaliers teutoniques s’empare de la région, y établit un état monastique.

A l’appel d’un prince polonais, les chevaliers teutoniques viennent christianiser les Prussiens païens. En fait, il s’agit de colonisation.

La ville appartient à la Hanse et connaît ainsi un développement économique : les marchands de Königsberg vendent de l’ambre de leur lagune, de la cire, des fourrures de Russie, puis du lin…

Inauguration de la cour du château
Inauguration de la cour du château Königsberg

Le territoire passe sous contrôle polonais au 15ème siècle avant de devenir prussien. La ville est même la capitale prussienne avant qu’elle ne se déplace en 1660 à Berlin mais les rois de Prusse continuent à s’y faire couronner.

La Réforme est introduite au 16ème siècle, l’état teutonique est sécularisé et l’université Albertina y est fondée en 1544 pour propager le nouvel évangile luthérien.

Au 18ème, la guerre de Sept Ans mène à une première annexion russe en 1758-1762, suivie au début du 19ème siècle d’une intervention russe à la demande prussienne contre Napoléon.

Carte de 1860
Carte de 1860 Prusse

La ville de culture allemande est le berceau de figures comme le philosophe Immanuel Kant et l’écrivain E.T.A. Hoffmann, mais aussi l’artiste Käthe Kollwitz.

Malgré les guerres, Königsberg connaît son apogée au 18ème siècle : elle importe thé, tabac et café, exporte le bois de charpente et les céréales avec l’aide des marchands et armateurs écossais qui la relient ainsi à l’Europe.

La ville reste la capitale de la province de Prusse au sein de l’Empire allemand à partir de 1871.

Le centre historique de Kaliningrad
Le centre historique de Kaliningrad PATRICK HERTZOG / AFP
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Annexion à la Russie soviétique

La ville, détruite par les bombardements britanniques fin août 1944, est conquise par les Soviétiques en avril 1945 après une lutte acharnée avec les nazis. Les accords de Yalta et de Potsdam confient ce territoire à l’URSS en 1945. Il s’agit du nord de la Prusse orientale, le sud allant à la Pologne.

Cet "oblast" (unité administrative comparable à une province ou un département) intègre la République socialiste fédérative soviétique de Russie, et non celle de Lituanie, signe de son importance et sans doute aussi de la méfiance de Staline vis-à-vis des républiques baltes.

Les habitants allemands qui ne meurent pas de faim ou de maladie sont chassés et remplacés par une population essentiellement russe, mais aussi biélorusse et ukrainienne dans une moindre mesure. La russification est menée tambour battant, les lieux sont rebaptisés et la langue allemande disparaît.

Jusqu’en 1991, ce territoire est zone militaire interdite, personne, ni les visiteurs occidentaux ni les citoyens soviétiques d’autres régions n’y a accès.

Détail à souligner, dans les années 1950, le Premier secrétaire du parti communiste d’URSS Nikita Kroutchev imagine offrir tout l’oblast de Kaliningrad à la Lituanie. Ce qu’elle refuse pour ne pas augmenter le nombre de Russes sur son territoire. Le même Kroutchev qui fait cadeau de la Crimée à l’Ukraine en 1954 avec les conséquences que l’on sait : son annexion en 2014 par la Russie.

Autre anecdote historique, non vérifiée, selon le magazine allemand Der Spiegel, les Soviétiques auraient offert, contre payement, Kaliningrad en 1990 à l’Allemagne qui l’aurait déclinée. Une assertion démentie par Mikhaïl Gorbachev.

Enclave russe en Europe et dans l’Otan

A l’époque de l’URSS, la continuité territoriale est assurée via la Lituanie, également contrôlée par l’Union soviétique. Mais suite à son éclatement en 1991, Kaliningrad se retrouve isolée du reste de la Fédération de Russie à laquelle elle appartient désormais.

Les pays qui l’entourent développent leurs liens avec l’Ouest, allant jusqu’à l’adhésion à l’Otan (1999 pour la Pologne, 2004 pour la Lituanie) et l’Union européenne (2004).

Pour Moscou, l’enclave n’en devient que plus importante.

Ses ports sur la Baltique sont libres de glace toute l’année, contrairement à Saint-Pétersbourg, l’autre fenêtre russe sur la Baltique. Sa localisation est stratégique pour éviter à la flotte russe de devoir contourner la Scandinavie par l’océan Arctique. De plus, il permet de baser des navires derrière les lignes avancées de l’Otan.

Outre sa flotte, la Russie stationne aussi des armes nucléaires à Kaliningrad, avec des missiles S-400 et Iskander à courte et moyenne portée basés pratiquement à l’intérieur du territoire de l’Alliance atlantique. Un atout gigantesque en rapidité d’exécution dans l’hypothèse d’une première frappe russe contre des membres de l’Otan.

Après des années d’ouverture, l’enclavement dans l’Union européenne est plutôt source de tensions liées à l’annexion de la Crimée et aujourd’hui à la guerre en Ukraine. Des tensions déjà perceptibles dans ce reportage de 2018.

Kaliningrad : enclave russe au coeur de l Europe

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La présence militaire russe dans la région est donc un secret, même si les casernes sont bien visibles, de même que les navires militaires. Le discours officiel russe minimise ses effectifs militaires dans la région mais le chiffre de 30.000 est cité.

Le couloir névralgique de Suwalki

Kaliningrad est doté d’atouts économiques non négligeables : base navale, port commercial et de pêche, centre industriel pour les conserveries, l’automobile (Avtotor qui assemble pour les plus grands constructeurs : BMW, KIA, General Motors avec Chevrolet, Cadillac et Hummer), le bois, le papier, la mécanique et l’électronique, l’oblast détient aussi 90% des réserves mondiales d’ambre, ainsi que du pétrole exploité offshore.

Pour passer de Russie à l’oblast de Kaliningrad par voie terrestre, il faut traverser trois frontières minimum. Les routes les plus directes passent par la Biélorussie, alliée de Moscou. Mais ensuite, c’est le passage par la Lituanie ou la Pologne. Plus précisément par le "couloir de Suwalki", qui doit son nom à la petite ville polonaise située le long de la frontière avec la Lituanie. Un corridor d’une centaine de kilomètres de part et d’autre de cette frontière et qui pourrait un jour devenir le premier point de contact entre l’Otan et l'armée russe si les tensions liées à la guerre en Ukraine s’étendaient vers Kaliningrad.

Les derniers échanges liés aux sanctions économiques européennes contre la Russie rappellent que les Etats baltes sont en première ligne, d’autant qu’ils soutiennent fermement Kiev depuis le début de l’invasion russe de l’Ukraine.

On doit cette appellation de "couloir de Siuwalki" à l’ancien président estonien Toomas Hendrik Ilves. Il raconte dans Politico qu’il a inventé ce concept en 2015 pour faire prendre conscience de la position fragile des républiques baltes à la ministre allemande de la Défense de l’époque, Ursula von der Leyen. Une façon d’illustrer un scénario catastrophe où la Russie pourrait balayer le couloir, séparant les pays baltes de l’Union européenne de leurs alliés du sud. "C’est une énorme vulnérabilité car une invasion couperait la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie du reste de l’OTAN", explique Toomas Hendrik Ilves.

On était juste après l’annexion de la Crimée par la Russie, mais cette crainte n’en est que plus réelle aujourd’hui quand on voit la stratégie russe de s’emparer de la large bande de terre qui relie la Russie à la Crimée via Marioupol.

Un ancien Premier ministre de Poutine, Mikhail Kasyanov, a d’ailleurs été plus clair prédisant que "les États baltes seront les prochains" si l’Ukraine tombe.

Cordon maritime

La Russie "se réserve le droit d’agir pour défendre ses intérêts nationaux". Moscou, pour qui les sanctions appliquées par la Lituanie sur le transit violent un accord Russie-UE de 2002, n’a pas précisé quelles mesures de représailles étaient sur la table.

Le gouvernement lituanien se défend en rappelant que les restrictions dénoncées par Moscou étaient une conséquence des sanctions prises par l’Union européenne. "Ce n’est pas la Lituanie qui fait quoi que ce soit, ce sont les sanctions européennes qui ont commencé à fonctionner à partir du 17 juin", a déclaré le chef de la diplomatie lituanienne, Gabrielius Landsbergis.

Une position soutenue par l’Europe, et le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell : "Le transit par voie terrestre entre la Russie et Kaliningrad n’a pas été stoppé ni interdit. Le transit des passagers et des marchandises se poursuit. Il n’y a pas de blocus. La Lituanie ne fait rien d’autre que mettre en œuvre les lignes directrices fournies par la Commission".

"Accuser la Lituanie de sanctions unilatérales nationales est donc totalement faux, il s’agit d’une campagne de propagande russe". L’Union, par mesure de prudence, va toutefois vérifier une nouvelle fois la légalité parfaite de ces mesures.

De son côté, le gouverneur de Kaliningrad, Anton Alikhanov, a annoncé que les marchandises ne pouvant plus être acheminées par voie ferrée commenceraient à l’être par la mer "d’ici une semaine".

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