Chronique littérature

Le Royaume désuni, tea time pour Jonathan Coe

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17 nov. 2022 à 09:50Temps de lecture2 min
Par Sophie Creuz

Après avoir sondé les raisons du Brexit dans le cœur des Britanniques, Jonathan Coe radioscopie, avec incrédulité, leur féroce attachement au chocolat anglais et à la famille Royale.

Jonathan Coe était à Bruxelles ce mercredi 16 novembre à l’occasion de la parution en français de son nouveau roman. Il connaît bien Bruxelles depuis qu’il y fut en résidence pour écrire un autre livre, Expo 58, et que ce merveilleux auteur britannique a pu se pencher sur les liens contrariés que l’insulaire Grande-Bretagne entretient avec le continent.

Il a d’ailleurs écrit ensuite Le cœur de l’Angleterre qui est une radioscopie de ce pays qui allait voter pour le Brexit. Ironie du sort ce roman-là allait être couronné en 2019 par le Prix du livre européen. Mais rien n’y fait vous le savez, Brexit means Brexit. A la grande fureur de Jonathan Coe qui aujourd’hui écrit " Le Royaume désuni " avec une colère qui le dispute à l’affection pour la nature étrange de cette population qui peut-être à la fois travailliste, socialiste, et conservatrice, animée d’une ferveur qui frise l’idolâtrie pour la famille Royale, aussi sacrée que le chocolat Cadbury, qui est le cœur fondant de ce roman.

C’est un roman gourmand mais aussi beaucoup trop gras, du moins au regard des normes du chocolat labellisé comme tel par les lois européennes. Allez savoir si ce n’est pas ce qui a sous-tendu la décision de la Grande-Bretagne de faire sécession : leur chocolat national, cette institution sacrée autant que la Couronne britannique ne pouvait pas être frelaté.

Et pour incarner cette polémique, Jonathan Coe situe son roman près de Birmingham, à Bournville, lieu de fabrication du chocolat Cadbury où son propre père a travaillé. C’est donc à partir d’une famille typique de la classe moyenne anglaise, depuis la fin de la guerre 40-45 jusqu'au Covid, qu’il brosse un portrait nuancé, affectueux, jubilatoire et critique de ses concitoyens, et du Prince de Galles, devenu Roi depuis, et de Boris Johnson qu’il déteste, et de ses concitoyens déroutants, paradoxaux, crédules mais attachants.

Il module ces différentes périodes en sept mouvements et un prologue, du 8 mai 45, au couronnement d’Elisabeth II, du sacre du Prince Charles à son mariage avec Diana, et des obsèques de cette dernière qui ont suscité une ferveur inattendue. Mais il intercale aussi la Coupe du monde de football, autre grande messe populaire, sans oublier les sorties périodiques et rituelles des films James Bond auxquelles assistent les nombreux personnages de ce roman. Et parmi eux, il y a Peter, violoniste qui enfant jouait Bach devant la caravane de ses parents, en pleine cambrousse, et qui en plein Covid, alors que les concerts sont annulés, répète le Quatuor pour la fin du temps de Messiaen. Tout un symbole évidemment qui chapeaute ce roman qui emprunte à l’œuvre de Messiaen ses têtes de chapitre.

Vous l’avez compris, Jonathan Coe a le chic pour brosser, à travers des scènes intimes et familiales, une épopée politique et sociale et un véritable état de la Nation par des allers-retours dans le passé et des variations tout à fait savoureuses.

Il a une écriture fluide, simple, imagée et sans complaisance. C’est un livre très agréable à lire, très dialogué aussi et très fin, écrit à la manière de cette série télé Years and Years, vous vous souvenez, qui elle aussi mettait en scène une famille sur fond d’instabilité politique et sociale, mais sans jamais tomber dans l’émotion passive et larmoyante, celle que dénonce précisément Jonathan Coe.

Le Royaume désuni parait chez Gallimard, dans une traduction de Marguerite Capelle.

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