Dossier

Le rock’n’roll est en deuil : retour sur la vie de l’incisif Jerry Lee Lewis

Jerry Lee Lewis

© Michael Ochs Archives/Getty Images

28 oct. 2022 à 17:34Temps de lecture11 min
Par Etienne Dombret

Cet écorché vif, qui a démontré qu’on n’a pas besoin d’une guitare pour faire du rock’n’roll influencera toute une génération et est l’instigateur, avec Little Richard et d’autres, d’une grande tradition de sauvagerie sur scène. Arrogante, incisive, sa façon unique de jouer du piano, reflet profond de sa personnalité, va bousculer le monde de la musique.

Réécoutez l'émission spéciale que Walter De Paduwa lui a consacré ce lundi 7 novembre dans Dr Boogie :

Spéciale Jerry Lee Lewis

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

Loading...

GENESE, chap I

Né en 1935 à Ferriday en Louisiane d’une famille plus que modeste, à peine remise de la grande dépression, son prénom "Jerry" lui vient de sa mère en hommage à un acteur du cinéma muet dont elle oubliera le nom et "Lee" lui sera attribué par son père Elmo Lewis, en l’honneur de son oncle. Une enfance qui sera marquée par la mort de son frère ainé, par des coups de ceinture réguliers et impactée par une famille très croyante, embourbée dans la Bible Belt et baignée dans les prédications.

Très jeune, il s’intéresse au piano de l’église paroissiale et celui de son oncle, acheté pour sa cousine qui le délaissait. Il apprend avec ses cousins. Après de longues heures passées à écouter du gospel à la radio et les rythmes entendus en se faufilant au Haney’s Big House, un club proche de chez lui, il remanie "Silent Night", ce chant de Noël que tout le monde connaît, en Boogie Woogie. Il a 10 ans.

Délaissant l’école pour marteler le piano, Jerry Lee Lewis développe une main gauche lourde et menaçante sublimée par un doigté aérien et aiguisé à la main droite, il maîtrise très vite le classique "Down the Road Apiece", écoute et reproduit également les titres de Freddie Slack, son mentor.

Jerry Lee LEWIS

Le jeune pianiste achète tous les disques Rythm & Blues chez le disquaire de Ferriday, se perfectionne de plus en plus et participe à plusieurs tremplins régionaux, remportant souvent le premier prix face à des adultes. La frénésie atteinte en jouant lui procure aussi des angoisses et des tourments, remettra en cause sa foi et le " droit chemin "… ce qui le décidera -fortement encouragé par sa mère et son pasteur- à vouer sa vie à Dieu, en rejoignant le Centre Biblique du Sud-Ouest… il fête alors ses 15 ans. Cette expérience se conclura par un échec. Il plonge alors définitivement dans la musique.

C’est au Dixie Club qu’il rencontre Johnny Littlejohn, un animateur radio qui tournait avec son propre groupe, Jerry Lee devient son pianiste et l’accompagne dans tous les Juke Joints (ces débits de boissons où on peut écouter un groupe, souvent accompagnés d’une salle de jeu et parfois assimilés à des maisons de prostitution).

Jerry Lee se marie jeune (il le fera 7 fois au cours de sa vie), et devient père pour la première fois à 19 ans. Il auditionne sans succès pour le show "The Louisiana Hayride" (qui avait révélé Hank Williams) mais ceci lui permet d’enregistrer 2 titres sur un disque d’acétate. Il migre ensuite à Nashville et s’introduit pendant les répétitions de l’Opry au Ryman Auditorium, mais finit par jouer pour 15 dollars la nuit dans un bar tenu par Roy Hall et auditionne pour pas mal de maisons de disques, sans convaincre. A cette époque, tout le monde attend un chanteur guitariste, pas un pianiste.

Cet homme ne joue pas du Rock’N’Roll, il est le Rock’N’Roll

Bruce Springsteen

Memphis

Après la "tornade" Elvis et le succès commercial atteint par Sun Records, Sam Phillips (son propriétaire) était à la recherche d’un autre King, bien qu’il eût déjà le nez fin en signant Carl Perkins et Johnny Cash. C’est là, au numéro 706 de l’Union Avenue, que Jerry Lee décide de s’imposer. Il frappe un matin de l’année 1956 à la porte du studio le jour ou Sam Phillips n’était pas là, et c’est Jack Clement qui l’accueille, dans la même pièce où Elvis enregistra "That’s Alright Mama".

Convaincu par Lewis qui lui annonce avec arrogance "jouer du piano comme Chet Atkins joue de la guitare". Clement lance l’enregistrement. Déception car le producteur n’entend que des chansons country classiques mais néanmoins convaincantes, loin du rock’n’roll recherché par le label à l’époque. Il renvoie Lewis à son hôtel et lui conseille d’écrire une chanson " à la mode ". C’est là que voit le jour le désormais classique " End of The Road ".

Loading...

Entretemps, Clément fait écouter la bande à Sam Phillips, qui apprécie beaucoup la voix et le jeu de piano du jeune Lewis. Retour alors de Jerry Lee chez Sun, Sam Phillips est encore absent et Jack Clement appelle James Van Eaton (batteur), Roland James et Billy Lee Riley (guitaristes) pour l’accompagner.

L’enregistrement de "End of the Road" sera suivi de " You’re the only star " (une valse de Gene Autry qui est transformée pour l’occasion en boogie) et Jack Clement demande alors à Jerry Lee de jouer " Crazy Arms ", un titre qu’il connaissait pour l’avoir joué avec Johnny Littlejohn auparavant. Cette dernière chanson est gravée avec seulement la voix, le piano (que Clément remplira de clous pour le faire sonner différemment) et la batterie, car Billy Lee Riley était aux toilettes. (NB : Celui-ci revient à la fin de la session et plaque un accord final, une particularité assez étonnante, qui fera s’interroger les fans sur cette apparition unique et impromptue de la guitare).

Et le premier surpris fut Sam Phillips, qui dès les premières secondes de l’intro se retourne vers Clément en disant " Je peux vendre ça ! ". L’heure suivante, c’est Dewey Phillips (aucun lien de parenté avec Sam), DJ sur la station WHBQ qui diffusera ce titre, un peu de la même manière qu’il le fit avec le " That’s Alright " d’Elvis deux ans auparavant. Réactions massives et enthousiastes du public : 5 jours après, le disque se retrouve dans les bacs des disquaires, ce qui en fait l’enregistrement le plus rapidement commercialisé de la firme Sun. La face A sera " Crazy Arms ", la B accueille la composition de Lewis " End of the Road ".

Loading...

Million Dollar Quartet

Jerry Lee Lewis, Carl Perkins, Elvis Presley et Johnny Cash
Jerry Lee Lewis, Carl Perkins, Elvis Presley et Johnny Cash Michael Ochs Archives/Getty Images

Lewis devient un pianiste de session, et le 4 décembre enregistre pour 15 dollars le classique " Matchbox " et quelques autres titres pour Carl Perkins. Cette session a lieu sous les yeux de Johnny Cash, cordialement invité à y assister. Mais la surprise arrive par l’entrée d’Elvis Presley, qui passait de temps en temps dire bonjour aux employés du studio. Elvis s’installe sur le tabouret encore chaud du piano, et entame quelques notes, entraînant les 3 autres à fredonner quelques titres traditionnels que nul ne pouvait ne pas connaître. Sam Phillips, flairant le moment de grâce, laisse courir l’enregistrement et appela le journal Press Scimitar pour immortaliser la scène. Le cliché intitulé " Million Dollar Quartet " sera désormais le symbole des 50’s, réunissant 4 pionniers qui écriront l’un des chapitres les plus importants de la musique populaire, Jerry Lee est le dernier survivant de cette photo, le "Last Man Standing".

Jerry Lee Lewis participe aussi à l’enregistrement du nouveau disque de Billy Lee Riley, et on peut apprécier son piano et sa voix répondre aux phrases scandées par Riley sur " Red Hot ". C’est la dernière fois qu’il accepte d’enregistrer pour un autre, la tempête Lewis va maintenant déferler.

Loading...

Shake Baby Shake !

Improvisée dans un bar, Jerry Lee ne connaît plus les paroles de "Whole Lotta Shakin’Goin’On", qu’il jouait avec le groupe de Littlejohn. Imbibé, dans l’ambiance torride de la soirée, il y incorpore des paroles sexuellement plus explicites, une gestuelle sans équivoque et demande à ses musiciens de jouer moins fort et plus soft pendant un long moment pour mieux communiquer avec les femmes présentes et ensuite reprendre et hurler sauvagement. Jerry Lee constate la frénésie atteinte ce soir-là et s’efforce de la reproduire à chaque prestation.

Sam Phillips sort ce single le 15 avril, puis Jerry Lee rejoint Wanda Jackson, Johnny Cash et Carl Perkins pour une tournée au Canada. Il est confronté à la toxicomanie lourde de Cash et l’alcoolisme profond de Perkins. Enchaînant les nuits de débauche, il rentre au pays sans le sou malgré un cachet artistique quotidien considérable.

Partout, ceux qui écoutaient sa reprise de Whole Lotta Shakin ‘ Goin’On se demandaient qui était le pianiste noir qu’ils entendaient… ses amis et musiciens qui l’accompagnent le chambrent très souvent à ce sujet.

Loading...

Great Balls of Fire

Véritable signature du style de Jerry Lee Lewis, c’est en 1957 que sort "Great Balls of Fire", un titre écrit par Jack Hammer et Otis Blackwell (l’auteur de notamment "Don’t Be Cruel" et "All Shook Up" fournis à Elvis). Blackwell va directement trouver le killer après son passage télévisé au Steve Allen Show. Le titre est osé, et plongera le jeune pianiste dans un questionnement sur le sens de sa carrière : la chanter serait un péché et en ferait un sujet du diable. C’est Sam Philipps qui lui fera entendre raison (la conversation en studio est enregistrée à leur insu). La chanson sera finalement gravée dans la colère et la sueur alors que le soleil se lève. Sam Phillips sait alors qu’il détient un tube, et attendra intelligemment que le précédent single de Lewis descende dans les charts pour le sortir.

Indignation des parents, adulation des ados, le rock’n’roll de Lewis vient bousculer les générations et crée la polémique, peut-être plus que le déhanché d’Elvis qui semble bien sage comparé au jeu de scène qui accompagne cette chanson… Le succès régional devient alors national, et tout le monde sait que son interprète n’est pas noir, mais un blanc à la chevelure blonde ondulée virevoltante.

Le Billboard classe la chanson 2e du classement pop, en tête du classement Country & Western et 3e de celui consacré au Rythm & Blues. Il sera premier en Angleterre.

L’agence United Press déclare alors que Jerry Lee va dépasser Elvis en tant que roi du Rock’n’Roll.

" C’est le premier titre rock que j’ai vu à la télévision, il m’a frappé, il semblait venir d’une autre galaxie " – Eric Clapton.

Loading...
Loading...

Success Story

Le Rock’N’Roll étant né en même temps que la société de consommation, les producteurs de Jerry Lee, Phillips en premier, se serviront de toutes les astuces pour vendre ses disques. Apparitions télévisées suivies d’un placement massif de disques en magasin, publications régulières dans la presse, ou même le titre " Breathless " – dont la structure cassante était moins évidente à faire danser des teenagers autour d’un juke-box – fut associé à la marque de chewing-gum Beechnut (il suffisait de renvoyer quelques emballages et 50 cent pour recevoir le disque). Jerry Lee fera également des apparitions dans les films Jamboree, High School Confidential, etc. mais ne suivra pas la longue expérience cinématographique, parfois catastrophique, du King.

Partout où il joue, Lewis embrase la foule. Et pas seulement. A New York, lors du show " The Big Beat " d’Alan Freed, Jerry Lee met le feu à son piano. La raison est simple : son contrat stipule qu’il doit jouer en dernière position, une clause que l’on retrouve également dans le contrat de Chuck Berry. La querelle commence entre les deux parties et Alan Freed y met fin en favorisant Berry, eu égard de sa plus longue carrière. Lewis accepte, mais détruit toute chance pour le guitariste qui le suivra d’être le clou du spectacle. Les autres artistes à l’affiche ce soir-là (Buddy Holly, The Chantels, etc.) sont médusés, rien ne semble pouvoir arrêter le Killer.

End of the Road

Alors qu’Elvis doit suspendre sa carrière en 1958 pour honorer son service militaire et qu’il ne peut jouer en dehors des States en raison des problèmes judiciaires de son manager (le colonel Parker), Lewis a le champ libre pour détrôner celui qu’il croise aux Sun Studios.

Oscar Davis, un manager de Nashville, lui propose de faire une grande tournée en Angleterre, Lewis est très enthousiaste mais son entourage tente de le freiner pour éviter tout scandale : son union avec sa cousine Myra Gale risque de choquer les Anglais. Jerry Lee veut assumer son amour et embarque sa jeune épouse dans l’aventure. Dès l’atterrissage, la presse intriguée par la jeunesse de celle qui est à son bras l’interroge. Il ment. Myra Gale est vieillie de 2 ans (elle a seulement 13 ans) et ne dit rien de sa bigamie (il est techniquement encore marié à sa femme précédente). La presse se déchaîne, l’oblige à abandonner sa tournée et retourner au pays. L’accueil y sera du même acabit. Les ventes de disques chutent, les demandes de concerts se font rares et la presse, malgré des explications signées de sa main qui seront publiées ne convaincront pas. C’est la réelle descente aux enfers.

Jerry Lee, profondément amoureux de Myra Gale, restera avec elle 13 ans. Elle lui donnera un fils Steve Allen (son deuxième fils. Il a reconnu un premier garçon issu de sa première union), qui malheureusement disparaîtra tragiquement 3 ans plus tard en se noyant dans une piscine masquée par un tapis de feuilles mortes.

Il retourne en Angleterre plusieurs fois, essaye de conquérir un nouveau public. Son contrat avec Sam Phillips expire en septembre 1963, il enregistre ensuite avec Smash Records. L’année 1964 lui fera faire escale à Hambourg, où il enregistra le fameux Live at the Star Club, Hamburg, un album parmi les plus sauvages qui fera partie des meilleurs enregistrements en concert de tous les temps.

Loading...

Alors qu’un accident d’avion emporte Buddy Holly, Richie Valence et The Big Bopper en 1959, Jerry Lee reprend " Chantilly Lace " et en fera plus tard un de ses plus grands tubes.

La machine se remet en branle à la fin des années 60, le succès est de retour, l’homme redevient fréquentable, ses cachets sont de plus en plus élevés (il s’achète un avion -DC3- pour faciliter ses va-et-vient) etc. Toujours adulé par ses fans, tel un astronaute qui emporte une cassette de Jerry Lee Lewis avec lui lors de la mission Apollo 12.

Loading...

Jerry Lee Lewis a remporté plusieurs disques d’or, des Grammy Awards et a été intronisé au Rock’n’Roll Hall Of Fame en 1986.

A l’instar des biopics Walk The Line et autres Bohemian Rhapsody, un nouveau souffle sera donné à la carrière du Killer en 1989 : le film Great Balls of Fire, avec un Dennis Quaid convaincant dans son incarnation, retrace sa vie et fait découvrir sa musique à des générations plus jeunes.

Les dernières tournées européennes du pianiste le porteront plusieurs fois en Belgique, avec notamment une date commune avec Chuck Berry et Little Richard, tous deux disparus depuis. Jerry Lee ne peut cacher qu’il vieillit sur scène, mais l’adhésion des fans est toujours là après près de 70 ans de concerts.

En 2013, c’est au numéro 310 de la célèbre Beale Street de Memphis que les fans peuvent s’arrêter pour profiter d’un concert rock’n’roll associé à la nourriture du Sud. Trônant fièrement parmi les clubs qui attirent les touristes du monde entier, le Jerry Lee Lewis Bar & Grill est un endroit à ne pas manquer, le Killer y joue assez rarement mais on peut parfois y croiser ses musiciens de tournée.

Loading...

C’est en février 2020, après plus d’un an passé à récupérer la motricité de sa main droite suite à un avc, que Jerry Lee Lewis est entré en studio, pour enregistrer un album gospel. La boucle est bouclée.

Les 85 ans du pionnier ont été fêtés lors d’un show présenté par John Stamos le 28 octobre 2020, on y a vu passer de grands noms tels qu’Elton John, l’ancien président Bill Clinton, Willie Nelson, Lee Ann Womack, Tom Jones, Joe Walsh, Keith Richards et d’autres. Le Killer y apparaissait souriant, tranquillement installé dans un fauteuil aux côtés de ses proches. Parmi eux, ses célèbres cousins : le télévangéliste Jimmy Swaggart et Mickey Gilley, artiste country. Il n’a pas joué lors de cette soirée spéciale, laissant aux autres le soin d'interpréter ses plus grands succès.

Reconnaissance ultime d’une carrière parallèle – et moins connue sous nos latitudes — Jerry Lee Lewis a été intronisé au Country Music Hall of Fame le 16 octobre 2022. Une grippe sévère l’empêchant de rejoindre la cérémonie, c’est son ami Kris Kristofferson qui l’a reçu en son nom. La star de la country lui a ensuite remis la distinction, alors que le Killer était alité à son domicile.

Jerry Lee s'éteint paisiblement à son domicile le 28 octobre 2022, il était le dernier pionnier du rock 'n roll encore en vie.

Loading...

Sur le même sujet

Bob Dylan rend hommage à Jerry Lee Lewis lors d’un concert

Journal du Rock

Jerry Lee Lewis, "the Killer" du rock’n’roll, est mort à 87 ans

Culture & Musique

Articles recommandés pour vous