Chroniques

Le PSG pris en flagrant déni

Les coulisses du pouvoir

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

06 sept. 2022 à 05:44Temps de lecture3 min
Par Bertrand Henne

Les footballeurs ne font pas de politique, une phrase rabâchée à l’envi. Pourtant ils en font très souvent consciemment ou non. Hier, interrogés sur leurs voyages en jet privé, l’entraîneur du PSG et le joueur Kylian Mbappé ont été pris en flagrant délit de déni climatique. Et le déni c’est de la politique. C’est même peut-être la force politique la plus puissante à l’œuvre actuellement. C’est la thèse du grand philosophe français Bruno Latour on y reviendra.

Char à voile ?

Mais donc avant tout, les faits. Lors de la conférence de presse du PSG, le joueur Kylian Mbappé est présent avec son entraîneur Christophe Galtier. Ils répondent à une question à propos de leur déplacement en jet privé de Paris à Nantes, et pourquoi ne pas utiliser un TGV privé qui ferait le trajet en 2 heures La réponse commence par un fou rire et se termine dans l’ironie "Pourquoi pas en char à voile dit Christophe Galtier". "Je ne pense rien" dit Kylian Mbappé.

L’extrait est abondamment commenté depuis hier. Beaucoup d’internautes y ont vu un moment “dont look up” du nom de ce film ou deux astronomes tentent d’avertir qu’un astéroïde va heurter la terre et font face à une entreprise massive de déni jusqu’à ce que la terre disparaisse, le déni continue.

Ignorance ?

Alors ici on peut se demander si c’est du déni ou de l’ignorance.

Le déni est une posture politique, assumée, l’ignorance c’est un peu différent…

La phrase de Kylian Mbappé, je pense rien, pourrait nous laisser penser que le mépris affiché pour le train est le résultat de l’ignorance de l’urgence climatique.

Dans l’excellence nouvelle série d’Arnaud Ruyssen, Le tournant, le climatologue François Massonnet rappelait que si une immense majorité de la population connaît la notion de dérèglement climatique, de gaz à effet de serre, environ 90% de la population n’a pas connaissance de l’urgence, c’est-à-dire que nous n’avons que quelques années pour éviter de rendre la terre invivable.

Si c’est de l’ignorance qui est à la base du mépris de ces footballeurs on ne peut pas vraiment leur en vouloir.

…Ou déni ?

Cela pourrait être pire que de l’ignorance, ça pourrait être du déni. Les réactions massives suscitées par ces rires et cette ironie montrent bien qu’autre chose se joue. Dans certains cas l’ignorance est une forme de déni, quand il y a volonté de ne pas comprendre. C’est peut-être ce qui est à l’œuvre ici. Or, le déni est profondément politique.

Si on prend au sérieux l’hypothèse du déni, la phrase “On ira en Char à Voile” à autant de charge politique que “les étrangers dehors” ou “la propriété privée c’est le vol”. C’est le message envoyé par le philosophe Bruno Latour, écoutons son hypothèse.

Il estime que depuis les années 70, depuis le fameux rapport de Rome sur les limites de la croissance, une partie des élites politiques et économiques (qui avait très bien lu ce rapport) ont compris que la mondialisation ne pourrait se poursuivre indéfiniment comme ça, pour tout le monde. Pour sauvegarder leurs intérêts dit Bruno Latour, ces élites ont décidé de faire sécession, de refuser un monde commun. A côté des politiques de réduction de l’Etat providence, le déni écologique s’est alors développé de manière massive. Bruno Latour voit dans la figure de Donald Trump la figure du déni des élites.

On pourrait se demander, si hier, Kylian Mbappé et Christophe Galtier n’ont pas révélé leur sécession. S’ils n’ont pas révélé tout le mépris qu’ils ont pour le “monde commun”. Un mépris politique, lié à la défense de leurs intérêts.

Vous trouverez peut-être que c’est une interprétation un peu trop radicale. Qu’ils ont juste fait un peu d’humour et d’ironie, qu’il ne faut pas chercher midi à quatorze heures.

Pourtant une phrase de Bruno Latour, destiné aux marchands de déni comme Donald Trump semble parfaitement coller à la scène d’hier soir où déni et mépris se confondent : “Ces gens-là ont compris que, s’ils voulaient survivre à leur aise, il ne fallait plus faire semblant, même en rêve, de partager la terre avec le reste du monde."

Sur le même sujet

Pour le ballet de l’Opéra de Paris, pas de char à voile : quand le danseur Germain Louvet tacle avec humour l’entraîneur du PSG

Journal du classique

Quelle est l’empreinte carbone de la future Coupe du Monde au Qatar ?

Déclic

Articles recommandés pour vous