Belgique

Le Procureur fédéral Frédéric Van Leeuw à Jeudi en prime : la Belgique n’est pas un "narco-Etat", mais il faut rester vigilants

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29 sept. 2022 à 19:46Temps de lecture5 min
Par Jean-François Noulet

Frédéric Van Leeuw, le Procureur fédéral, était l’invité de l’émission Jeudi en Prime, sur la Une. Ces derniers jours, l’actualité a été marquée par des faits d’extrémisme et de terrorisme. Le ministre de la Justice a été placé sous protection particulière suite à des menaces d’enlèvement, émanant a priori du milieu du narcotrafic. Mercredi, c’est dans les milieux extrémistes de droite que des perquisitions, accompagnées d’une fusillade, ont eu lieu. Frédéric Van Leeuw s’exprimait pour la première fois depuis ces événements.

Le ministre de la Justice placé sous protection : "Je n’ai eu aucune difficulté à convaincre M. Van Quickenborne"

C’est le Procureur fédéral, Frédéric Van Leeuw qui a averti le ministre de la Justice qu’il faisait l’objet d’un projet d’enlèvement. Les informations sur ce projet étaient arrivées au Parquet fédéral.

"J’ai pris mon téléphone et j’ai posé quelques questions parce que je voulais vérifier toute une série de choses et entendre, entre autres, quel serait son emploi du temps le week-end, explique Frédéric Van Leeuw. Cela m’a permis de comprendre que l’information qui nous était arrivée était tout à fait crédible." A partir le centre de crise s’est réuni et a organisé les mesures de protection du ministre.

Informer une personnalité qu’elle est la cible d’une menace n’est pas toujours aisé. "Il faut voir si les gens le prennent au sérieux ou pas, explique Frédéric Van Leeuw, surtout quand il s’agit d’éléments pas encore confirmés". Dans le cas présent, "je n’ai eu aucune difficulté à convaincre M. Van Quickenborne", a ajouté le Procureur.

Aujourd’hui, le ministre de la Justice est sorti de sa "safe house" pour assister à la séance de la Chambre et reprendre d’autres activités ministérielles. "Cela veut dire que les équipes de protection ont estimé qu’il pouvait reprendre certaines activités", précise Frédéric Van Leeuw qui n’en dira pas plus sur le dispositif de sécurité encore en place autour du ministre.

Le Procureur fédéral souhaite au ministre "beaucoup de courage", parce que "ce n’est pas facile de vivre sous protection", "c’est compliqué psychologiquement", d’autant plus quand la famille est impliquée.

Le milieu de la drogue impliqué dans la tentative d’enlèvement : une vengeance ?

En 2021, la justice belge a démantelé le réseau SKY ECC, un réseau de messagerie crypté utilisé par des narcotrafiquants. Certains de ces criminels cherchent-ils à se venger ? "Oui et non", répond le Procureur fédéral.

Ce qui est certain, c’est que l’affaire SKY ECC a permis de prendre conscience de la présence importante d’activités criminelles liées au trafic de drogue. "SKY ECC nous a permis de voir que ce genre de pratiques était déjà actif sur notre territoire, explique Frédéric Van Leeuw. On avait toute une série de choses que l’on ne voyait pas parce que c’était des pratiques de vendetta à l’intérieur du milieu criminel. Dans un autre dossier, on a découvert une salle de torture qui était là depuis un certain temps."

Toute une série de suspects ont pu être identifiés grâce à la banque de données issue du démantèlement du réseau SKY ECC. "Pour la Belgique, il y a 35% des suspects qui ne sont pas connus de la police. Cela veut dire qu’on touche à l’étage supérieur des organisations criminelles, aux gens qui dans les enquêtes classiques n’étaient absolument pas dérangés", ajoute encore le Procureur.

S’y trouvent ainsi des personnes localisées à Dubaï, en Turquie ou au Maroc, par exemple, et cela illustre "le nouveau système de la criminalité organisée, un système à plusieurs étages", explique Frédéric Van Leeuw.

Dans le dossier du projet d’enlèvement du ministre Van Quickenborne, les enquêteurs ont mis la main sur quatre suspects. "L’enquête devra déterminer si ce sont de simples exécutants et si on va pouvoir remonter aux commanditaires. Ce n’est pas toujours évident et c’est classique dans une organisation criminelle que l’étage inférieur ne connaisse pas deux étages au-dessus", ajoute Frédéric Van Leeuw.

Attention au développement de la criminalité organisée

Selon le Procureur fédéral, la Belgique ne peut pas être qualifiée de narco-Etat, même si des activités criminelles liées au trafic de drogue s’y développent. Pour le Procureur fédéral, SKY ECC est un "succès": plus de 1300 personnes ont été arrêtées et "20 pays regardent dans la banque de données". Cela "montre que nous ne sommes pas un narco-Etat, parce que nous parvenons à enrayer cette évolution", réagit Frédéric Van Leeuw.

Mais le Procureur fédéral invite cependant à la vigilance. Alors qu’on se sent concerné par le risque terroriste, on est moins sensibilisé au risque de la criminalité organisée. "Or, chez nous, la criminalité organisée est beaucoup plus systémique que le terrorisme parce que cela touche vraiment à notre économie, il y a des sommes gigantesques qui sont blanchies et réinvesties dans notre économie", explique Frédéric Van Leeuw. Pour lui, il faut veiller à ne pas "laisser cela aller trop loin" car, "à un certain moment, cela va faire très mal, y compris à des gens qui n’ont rien à voir", précise le Procureur fédéral.

Le démantèlement du réseau SKY ECC a permis de mettre en évidence l’usage de cryptomonnaies et d’importants montants d’argent liquide. "L’argent n’est parfois pas blanchi, il est réutilisé directement dans les actions criminelles", explique Frédéric Van Leeuw.

Ce dossier d’ampleur a également permis de mesurer l’ampleur de la corruption. "Nous avons aussi eu un nombre assez impressionnant de dossiers de corruption, poursuit le Procureur. Il y a l’appât du gain : quand on vous propose 50.000 euros pour déplacer un container, ça tente. Il y a aussi la corruption forcée parce qu’on menace votre famille ou qu’on vous envoie une photo de votre enfant à la sortie de l’école et ce serait très compliqué d’y résister."

L’opération SKY ECC a constitué une vraie contre-offensive contre ce milieu de la drogue. "En arrêtant beaucoup de personnes, on les a beaucoup dérangés", explique notre interlocuteur. Il y a eu des arrestations dans d’autres pays que la Belgique. Mais ces arrestations ont aussi créé des vides. "D’autres organisations criminelles veulent avoir ce budget juteux et comme les équilibres ne sont plus là, elles se heurtent les unes aux autres", ajoute Frédéric Van Leeuw, ce qui expliquerait la survenance d’un certain nombre d’incidents à Anvers, Bruxelles ou Malmö.

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Le travail d’enquête sur la criminalité organisée "risque d’épuiser tous les services"

Les autorités politiques ont-elles pris conscience de la tâche qui attend la Justice et ceux qui enquêtent sur ces réseaux criminels ? "Je pense que oui, on avait déjà reçu quelques réponses. Il ne faut pas cracher dans la soupe", répond Frédéric Van Leeuw.

Le Procureur fédéral explique être, à présent, face à une "mine d’or à ciel ouvert", avec le démantèlement du réseau SKY ECC. "Il y a tellement d’informations qu’on risque d’épuiser tous les services", explique le Procureur fédéral.

Il constate, malgré tout, un grand manque d’unité entre les différents acteurs du royaume. "Cela reste encore très difficile de mettre tout le monde sur la même longueur d’onde et faire en sorte que tout le monde se consacre à la lutte contre un certain phénomène, explique-t-il. Cela a été plus facile pour la lutte contre le terrorisme. Pour la lutte contre la criminalité organisée, c’est plus compliqué."

Au passage, le Procureur fédéral invite à la prudence avant de s’engager dans une politique de dépénalisation de la consommation de drogue. Il évoque des études qui expliquent qu’aux Pays-Bas, c’est cette dépénalisation qui a ouvert la porte aux mafias de la drogue.

La dépénalisation a eu pour effet une hausse de la demande, ce qui a amené des personnes à consommer puisque ce n’est plus interdit. "Si on ne pense pas à contrôler la production, on risque d’avoir des problèmes et d’alimenter les organisations criminelles", explique Frédéric Van Leeuw. En Colombie, "les narcotrafiquants parviennent à avoir quatre récoltes par an. Est-ce que nos Etats sont capables d’être sur le marché et d’y être concurrentiel ? Je pense qu’on n’y est pas encore", conclut Frédéric Van Leeuw sur ce sujet.

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