Le principe du pastrami

Le principe du pastrami

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17 avr. 2016 à 11:43 - mise à jour 17 avr. 2016 à 11:43Temps de lecture4 min
Par Paul Krugman

Il y a quelques mois, Jeb Bush (vous vous souvenez de lui ?) postait une photo de son pistolet portant ses initiales sur Twitter, avec la légende "l’Amérique". Bill De Blasio, le maire de New York, répondait avec une photo d’un énorme sandwich au pastrami également légendé "l’Amérique". Avantage De Blasio, si vous voulez mon avis.

Laissez-moi maintenant gâcher la blague en parlant de l’implicite. Le post de Bush était une tentative maladroite d’exploiter ce thème répandu chez les républicains selon lequel seules certaines personnes  - des citoyens blancs de petites villes ou de taille moyenne ayant une arme – représentent le véritable esprit de la nation. Sarah Palin s’est emparée de ce thème de façon notoire, elle qui déclara aux habitants de petites villes du sud qu’ils représentaient "la véritable Amérique".

L’on voit la même chose lorsque Ted Cruz raille les "valeurs new-yorkaises".

La riposte de De Blasio, célébrant une spécialité caractéristique de New York, était la déclaration que nous sommes nous aussi américains – que tout le monde compte. Et voilà sans aucun doute la vision de l’Amérique qui devrait prévaloir. Voilà pourquoi il est dérangeant de voir des tentatives Palinesques d’ôter toute légitimité à d’importants groupes d’électeurs qui font surface parmi certains démocrates.

Il y a un certain nombre de gens qui semblent ne plus trop savoir actuellement où en est la course à l’investiture démocrate. Mais l’essentiel c’est ça : Hillary Clinton a une forte avance à la fois chez les délégués et chez les électeurs populaires. (Dans les primaires démocrates, le nombre de délégués est à peu près proportionnel aux votes). Si vous vous demandez comment c’est possible – Bernie Sanders vient de remporter sept états d’affilée – il vous faut vous rendre compte que ces sept états mis ensemble atteignent une population de 20 millions de personnes. Pendant ce temps, la Floride seule comporte environ 20 millions de gens – et Clinton l’a remportée avec une marge de 30 points.

Pour la dépasser, Sanders devrait remporter les duels qui restent avec une marge moyenne de 13 points, un chiffre qui augmentera très certainement après la primaire de New York, même s’il s’en sort beaucoup mieux que ce que laissent à penser les sondages. Ce n’est pas impossible mais fortement improbable.

La campagne de Sanders prétend donc que les supers délégués – ces gens, souvent dans les rouages du parti, qui ne sont pas sélectionnés via les primaires et les caucus et qui sont utilisés comme délégués selon les règles de l’investiture démocrate – devraient lui donner l’investiture même s’il perd le vote populaire. Au cas où vous vous frotteriez les yeux : oui, il n’y a pas si longtemps, les supporters de Sanders fulminaient parce qu’Hillary allait voler l’investiture grâce aux supers délégués qui allaient la placer au sommet même si elle perdait les primaires. Désormais, la stratégie de Sanders est de gagner en faisant exactement cela.

Mais comment la campagne peut-elle défendre l’idée que le parti devrait défier la volonté apparente de ses électeurs ? En insistant sur le fait qu’un grand nombre de ces électeurs ne devraient pas compter. Cette semaine, Sanders a déclaré que Clinton est en tête simplement parce qu’elle a remporté le "Sud Profond", qui est "une partie du pays plutôt conservatrice". Selon lui, le décompte jusqu’à présent "déforme la réalité" parce qu’il contient beaucoup d’états du sud.

Il s’avère que ce n’est pas vrai – le calendrier, qui a regroupé certains états très favorables à Sanders, ne joue pas un grand rôle dans la course. De plus, le swing state qu’est la Floride n’est pas le "Sud Profond". Mais peu importe. Le gros problème de cette ligne de conduite est le suivant : Clinton n’a pas gagné largement dans le sud grâce à la force des électeurs conservateurs ; elle l’a emporté en obtenant une majorité écrasante chez les électeurs noirs. Cela donne une perspective différente, non ?

Est-il possible que Sanders ne sache pas cela, qu’il s’imagine que Clinton surfe sur une vague de soutien de vieux sudistes démodés brandissant le drapeau confédéré, plutôt que, soyons francs, des descendants d’esclaves ? Peut-être. Ainsi que vous l’aurez remarqué, ce n’est pas un type qui s’intéresse aux détails.

Pourtant, il est plus vraisemblable qu’il induise sciemment les gens en erreur – et que ses efforts pour ôter de la légitimité à une grosse partie de l’électorat démocrate ne soit qu’un stratagème cynique.
Qui est la cible de ce stratagème ? Certainement pas les supers délégués. Réfléchissez : vous imaginez les décideurs du parti démocrate décider de priver d’investiture le candidat qui a gagné le plus de votes, sur la base que les électeurs afro-américains ne comptent pas autant que les blancs ?
Non, les allégations selon lesquelles Clinton gagne dans le sud devraient être vues comme ayant pour but d’égarer les supporters de Sanders, leur donnant une vision non réaliste quant aux chances de leur chouchou de gagner – et ainsi de conserver les flux d’argent et de bénévoles.

Que les choses soient claires, je ne dis pas que Sanders devrait se retirer. Il a le droit de poursuivre sa campagne, dans l’espoir soit de vraiment faire bouger les choses dans les primaires qui restent ou d’avoir de l’influence lors de la convention. Mais tenter de conserver sa campagne en marche en induisant ses supporters en erreur n’est pas correct. Et railler des millions d’électeurs est vraiment inacceptable, surtout pour un progressiste.

Souvenons-nous du principe du pastrami : nous sommes tous des américains. Et les afro-américains sont absolument de véritables démocrates, qui méritent le respect.

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