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Le Président turc Erdogan menace d’expulser dix ambassadeurs : quatre questions pour comprendre

Le Président turc Erdogan menace d’expulser dix ambassadeurs : quatre questions pour comprendre
24 oct. 2021 à 16:15 - mise à jour 25 oct. 2021 à 08:084 min
Par Myriam Baele

Recep Tayyip Erdogan n’y est pas allé avec le dos de la cuillère. Le Président turc a déclaré que dix ambassadeurs d’Etats occidentaux sont désormais "persona non grata" en Turquie. Il s’agit des représentants de dix Etats qui ont exprimé la semaine dernière leur soutien à Osman Kavala.

Le Président turc a réagi à cette lettre de soutien des dix Etats avec une virulence surprenante. Déclarer un ambassadeur "persona non grata" est une déclaration forte qui peut précéder son expulsion du territoire. Elle accentue soudainement les tensions diplomatiques avec ces dix pays. 


►►► Qui est Osman Kavala, l’homme au cœur des tensions entre le président turc Erdogan et dix ambassadeurs ?


Pourquoi avoir réagi si fort ? Le Président turc élève la voix sur ces Etats… Pour s’adresser aux Turcs, explique en substance Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Une stratégie que ce spécialiste de la Turquie nous aide à comprendre. 

Pourquoi frapper si fort ?

Recep Tayyip Erdogan hausse le ton pour retenir une partie de son électorat, explique Didier Billion: "On ne peut comprendre sa réaction qu’en fonction de la situation économique et politique en Turquie"

Il explique: "Des élections législatives et présidentielles sont programmées pour 2023, c’est une échéance très importante pour le Président Erdogan. Or la situation économique de la Turquie connaît une dégradation assez préoccupante, avec un taux d’inflation qui augmente, et le taux de chômage aussi."

Les derniers sondages ne sont pas bons du tout pour son parti et pour lui-même, autour de 30%

Face au marasme, une partie de l’électorat traditionnel de Recep Tayyip Erdogan est tentée de lui tourner le dos. "Des électeurs qui avaient voté pour lui en raison des bons résultats économiques de ces dernières années, ont tendance à le quitter. Les derniers sondages ne sont pas bons du tout pour son parti et pour lui-même, autour de 30%."

Cette situation économique et politique pousse le Président turc à jouer une carte qui s’est déjà révélée électoralement gagnante par le passé : il fait vibrer la fibre nationaliste. Et le dossier "Kavala – soutien international" est l’occasion qu’il a saisie.

Qu’y gagne Recep Tayyip Erdogan ?

Recep Tayyip Erdogan espère donc retenir ainsi une part de son électorat déçu, sensible au discours nationaliste.

Le contexte choisi pour cibler ces ambassadeurs étrangers le montre assez clairement, estime Didier Billion. Le Président turc n’est pas passé par les voies diplomatiques conventionnelles, il n’a pas signifié officiellement cet avis aux diplomates concernés. Il a plutôt opté pour une annonce face à un parterre de partisans, lors d’un meeting politique.

Des partisans auxquels il adresse un message aux résonances complotistes, commente Didier Billion.

"Ici, Recep Tayyip Erdogan accuse les pays étrangers d’interférences dans les affaires de la justice Turque. Exposer le 'danger' qui vient de l’extérieur, c’est une méthode qu’il a déjà utilisée par le passé avec quelque succès pour ressouder cette partie de l’électorat nationaliste de la Turquie. Il évoque régulièrement des complots envers son pays, il dit que 'certaines puissances', jamais nommées, veulent affaiblir la Turquie, modifier ses frontières: une forme de complotisme assez facile".​​​​​​​

Que risque Recep Tayyip Erdogan ?

Cette stratégie est une arme à double tranchant, souligne l’expert.

"Ici, il touche quand même dix diplomates. Ce n’est pas une 'petite affaire' qui peut passer en pertes et profits. Cette décision, si elle est mise en pratique, pourrait avoir des conséquences assez graves pour son propre pays".

Parce que, si le Président turc joignait le geste à la parole, analyse encore Didier Billion, les Etats qui verraient expulser leur ambassadeur ne resteraient pas les bras ballants. Ils pourraient décider d’adopter certaines sanctions à l'égard de la Turquie. Et ce serait dommageable pour l'économie turque:

"Cinq des Etats concernés sont des partenaires économiques très importants pour la Turquie"

"Vu sa situation économique aujourd’hui, la Turquie se tirerait une balle dans le pied. C’est au moment où elle a besoin de resserrer les liens économiques avec les pays étrangers qu’au contraire Recep Tayyip Erdogan va se fâcher avec eux."

Et l'analyste relève que l’onde de choc de ces expulsions pourrait être plus large encore:

"Tous les Etats concernés font partie de l’OCDE et il y en a sept qui font partie de l’OTAN, six de l’Union européenne… En 2020, à cause des tensions liées aux forages gaziers en Méditerranée Orientale, certains Etats européens dont la France avaient demandé des sanctions envers la Turquie de la part de l’Union européenne. La situation aujourd’hui pourrait remettre cette proposition à l’ordre du jour".

Des frictions qui ne rencontreraient ni les intérêts de la Turquie ni ceux de l’Union europénne, commente Didier Billion.​​​​​​​

Le Président turc fera-t-il ce qu’il annonce ?

C’est la question du moment.  La manière très publique et assertive dont le Président Erdogan a annoncé son intention rend difficile un retour en arrière, commente Didier Billion, "le Président Erdogan est allé tellement loin dans son discours qu’il va avoir des difficultés à reculer."

" S'il n’expulse pas ces ambassadeurs, il va se dédire devant une partie de son électorat."

Ce constat amène Didier Billion à déduire que le risque d’expulsion est réel.

"Je crains qu’il y ait une véritable expulsion de ces ambassadeurs et qu’en réponse, les ambassadeurs turcs dans ces pays soient aussi expulsés. Il y aurait une montée des tensions. Elle pourrait être réglée en quelques jours ou quelques semaines, nul ne peut le prédire, mais c’est une bien mauvaise méthode qui laisse des traces".

Une méthode qui pourrait se répéter à l’approche des élections, analyse encore ce spécialiste de la Turquie.

"L’affaire Kavala a une signification importante et symbolique, c'est certain. Mais sans cette opportunité de calendrier, le Président turc aurait trouvé d’autres arguments. Et je crains que d’ici 2023, date théorique des prochaines élections, il ne trouve d’autres crises, d’autres prétextes pour renforcer cette partie de l’électorat qui est en train de s’interroger et de le quitter".

Sur le même sujet: JT 24/10/2021

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