Les Grenades

Le premier féminicide de masse: il y a 30 ans à Montréal

Le premier féminicide de masse: il y a 30 ans
06 déc. 2019 à 05:07 - mise à jour 06 déc. 2019 à 05:07Temps de lecture5 min
Par Irène Kaufer

Au Québec, le 6 décembre n'est pas un jour de fête pour enfants. Depuis 30 ans, cette date ravive le souvenir du premier féminicide de masse - du moins le premier recensé en tant que tel, car il y en eut bien d'autres dans l'Histoire, ne pensons qu'à la chasse aux sorcières...

 

Vous êtes des femmes, vous allez devenir des ingénieures. Vous n'êtes toutes qu'un tas de féministes, je hais les féministes

 

Le 6 décembre 1989, en fin d'après-midi, Marc Lépine entre à l'Ecole Polytechnique de Montréal et pénètre dans une salle de cours. Brandissant une carabine, il ordonne à la cinquantaine d'hommes, professeurs et étudiants, de quitter la pièce. Restent neuf femmes. Il leur lance alors : " Vous êtes des femmes, vous allez devenir des ingénieures. Vous n'êtes toutes qu'un tas de féministes, je hais les féministes ". Puis il ouvre le feu. Il continue ensuite son parcours mortel dans les couloirs et à la cafétéria, avant de se suicider. Quatorze femmes seront tuées, dont certaines achevées au couteau, dix autres femmes et quatre hommes seront blessé·es au passage.

De la " tragédie " à " l'attentat antiféministe "

Sur le tueur la police retrouvera une lettre, ainsi qu'une liste de 19 femmes que Marc Lépine considérait comme féministes et qu'il avait l'intention de tuer. Journalistes, syndicalistes, femmes politiques, policières…  chacune possédant à ses yeux une bribe de ce pouvoir qu'il estimait avoir été injustement arraché aux hommes. Dans la lettre qui sera rendue publique au bout d'un an, on peut lire : " " Veuillez noter que si je me suicide aujourd’hui (…) c’est bien pour des raisons politiques. Car j’ai décidé d’envoyer ad patres les féministes qui m’ont toujours gâché la vie (…) J’ai décidé de mettre les bâtons dans les roues à ces viragos. Même si l’épithète “tireur fou” va m’être attribué dans les médias, je me considère comme un érudit rationnel (…) Les féministes ont toujours eu le don de me faire rager. Elles veulent conserver les avantages des femmes (…) tout en s’accaparant de ceux des hommes ".

La motivation paraît évidente, mais elle mettra du temps à être reconnue. Sur le moment le déni est complet. Dans les médias, le " masculin universel " règne en maître. Ainsi, se souvient la syndicaliste Monique Simard citée dans le Monde, " " Le lendemain, certains journaux titraient : “Des jeunes gens tués dans la fleur de l’âge”. À l’Assemblée nationale, un ministre rend hommage "aux étudiants sauvagement assassinés”..." Et le jour des funérailles nationales, le directeur de l'établissement scolaire dans lequel Marc Lépine a suivi une partie de sa scolarité appelle ses élèves à réfléchir " au geste de désespoir qui vient d’être commis. Puissions-nous sensibiliser à l’importance de combattre l’isolement des personnes dans notre société ". Quatorze femmes tuées mais la compassion devrait aller à l'auteur.

 

►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe.

 

Lorsque des féministes s'insurgent contre cette présentation, on leur reproche de vouloir " récupérer " un événement tragique.

Certains hommes ont cependant très bien compris le sens de l'événement et inondent les médias d'appels félicitant Marc Lépine. Il y a dix ans, à l'approche du vingtième anniversaire de la tuerie, le site de Radio Canada rapportait l'existence d'un blog plaidant pour faire du 6 décembre le jour de la Saint-Marc, " pour le souvenir de la première contre-attaque contre les féminazies dans la guerre contre les hommes. "

Enfin, trente ans après, la plaque commémorative qui se contentait d’évoquer " la tragédie survenue à l’Ecole polytechnique " est remplacée par une autre, rappelant que " quatorze femmes ont été assassinées lors d’un attentat antiféministe ".

Les hommes, nouveaux opprimés ?

Tiens, les " féminazies " ! Voilà un terme qui revient aujourd'hui en bonne place dans la panoplie d'insultes antiféministes. Car aujourd'hui, en réaction au bouleversement qu'a représenté le mouvement MeToo, le masculinisme semble lui aussi connaître une nouvelle jeunesse. Et les médias n'hésitent pas à ouvrer leurs colonnes et leurs micros, sans le moindre cadrage, à ces hommes qui se plaignent d'être désormais devenus les nouveaux opprimés.

Cette mouvance est certes très large : elle va des " défenseurs des droits des pères " (dont certains représentants emblématiques largement médiatisés se  révèlent avoir été condamnés en justice) à des militants d'extrême-droite (Anders Breivik lui-même, auteur de la tuerie de l'île norvégienne d'Utoya, dénonçait une " féminisation de l'Europe "), en passant par les " incels ", ces " celibataires involontaires " qui en veulent aux femmes de les dédaigner et dont on a découvert la dangerosité lors d'une autre tuerie, en avril 2018 à Toronto,  On y retrouve aussi des psys comme Yvon Dallaire, régulièrement invité en Europe comme expert du couple, lui qui proclame qu'" il serait temps que les hommes se libèrent du joug des femmes "

Ces différents courants partagent quelques idées communes : d'abord, les féministes ont déjà gagné, et ce sont aujourd'hui les femmes qui ont pris le pouvoir ; les inégalités se joueraient désormais en défaveur des hommes. Peu importent les chiffres du fossé salarial et des pensions, de la représentation aux postes de responsabilité politique, économique, médiatique, peu importe les données sur les violences... Les masculinistes brandissent leurs propres chiffres, comme par exemple, dans une vidéo récente, le taux de suicide plus élevé chez les hommes : une différence bien réelle (bien que les femmes soient plus nombreuses dans les hospitalisations pour tentative), mais qui serait surtout due, d'après certaines recherches, aux rôles de genre traditionnels, qui poussent les hommes à utiliser des moyens plus violents (et plus efficaces), à adopter des comportements à risques et à chercher moins d'aide en cas de problèmes. Des rôles traditionnels que, justement, les féministes remettent en question.

 

Le féminisme n'a jamais tué personne, le machisme tue tous les jours

Bien sûr, tous les hommes désorientés par les bouleversements des rapports entre hommes et femmes ne sont pas des masculinistes, et tous les masculinistes ne sont pas des assassins. Mais on ne peut pas réduire leur discours à la plainte de quelques hommes paumés et inoffensifs. Il est bon de rappeler sans cesse cette phrase de Benoîte Groult : " Le féminisme n'a jamais tué personne, le machisme tue tous les jours "

Irène Kaufer, autrice et membre de l'ASBL Garance.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie Bruxelles) qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

Articles recommandés pour vous