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Le parti communiste chinois a 100 ans : est-il devenu ivre de sa réussite économique ?

Le parti communiste chinois a 100 ans : est-il devenu ivre de sa réussite économique ?
01 juil. 2021 à 16:1310 min
Par Daniel Fontaine

Structure opaque qui règne sur 1,4 milliard de citoyens et qui pèse sur l’évolution du monde, le Parti communiste chinois célèbre son centenaire. Le PCC aura survécu à bien des crises, bien des évolutions et affiche fièrement sa longévité.

"La grande comparaison qu’on peut faire évidemment, c’est avec le Parti communiste de l’Union soviétique qui, lui, n’a pas n’a pas n’a pas franchi cette barre des 100 années", note Thierry Kellner, professeur à l’ULB et spécialiste de la politique étrangère chinoise. "Le Parti communiste chinois est particulièrement fier de pouvoir dire que, maintenant, il a une histoire vieille de plus d’un siècle, et surtout qu’il est au pouvoir d’un État aussi important que la Chine dans le système international."

- Quel est le rôle du Parti communiste aujourd’hui en Chine ?

- Thierry Kellner : "C’est vraiment l’institution qui dirige la Chine. Quand on parle de la République populaire de Chine, on a en tête un État, un gouvernement… C’est en fait le parti qui décide de tout en dernier ressort : il faut parler d’un parti-Etat. L’Etat c’est le parti. Parmi les piliers sur lesquels repose l’Etat chinois, vous avez le Parti communiste, le gouvernement et l’armée. Mais le gouvernement et l’armée sont soumis à l’autorité du parti. La personne qui décide en dernier ressort sera toujours le représentant du parti. Le grand décideur aujourd’hui en Chine, c’est Xi Jinping, le secrétaire général du Parti communiste chinois."


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- Ce parti mérite-t-il encore l’appellation de communiste, lorsque l’on voit le modèle de développement économique privilégié des dernières années par Pékin ?

- Thierry Kellner : "Le développement économique pourrait en effet laisser penser qu’on est face à une Chine qui n’est plus du tout communiste. Cette affirmation doit être fortement nuancée, parce que le Parti communiste chinois est encore aux manettes et contrôle énormément de choses, y compris l’économie. Avec Xi Jinping, on a vu un Parti communiste qui reprenait en main les leviers de l’économie. Il a mis en place des cellules du parti dans les grandes entreprises. Et puis, vous avez tout le décorum des cérémonies d’anniversaire, cette iconographie très importante. Le portrait de Mao Tsé-toung est toujours bien mis en avant. La façon dont Xi Jinping est habillé, les discours avec les références au marxisme, tout ça est toujours très présent. Ça reste un parti de modèle léniniste, qui essaie d’organiser la société chinoise en tenant compte de cette orientation marxiste. Le parti a des cellules dans tous les tous les secteurs de la société chinoise, de l’éducation, des médias… Il est omniprésent et omnipotent en Chine, et encore plus depuis que Xi Jinping a pris les rênes du pouvoir. Il est revenu en arrière : on a l’impression d’une Chine qui retourne à des pratiques plus maoïstes que ce que l’on avait connu après la mort de Mao avec Deng Xiaoping. On avait eu l’impression qu’elle allait beaucoup plus s’ouvrir. Xi Jinping a replacé le parti au centre de tout."

- Économiquement, la Chine a fait un incroyable bond en avant en un siècle, passant d’un pays sous-développé à la deuxième puissance économique du monde. Doit-on cette croissance au PCC ?

- Thierry Kellner : "Il y a énormément de choses à dire sur ce développement économique, qui est mis en avant dans la propagande du Parti communiste chinois. Il se vante d’avoir pratiquement à lui tout seul réussit cet exploit de développer la Chine. Mais il laisse dans l’ombre tous les efforts faits par les Chinois eux-mêmes, parce que la Chine a commencé à se développer économiquement lorsque le Parti communiste a lâché la bride à la population. A la mort de Mao Tsé-toung, la Chine était un pays extrêmement pauvre. C’est Deng Xiaoping qui a décidé de libérer les énergies, de laisser faire l’initiative de la population, d’ouvrir la Chine sur l’étranger, de l’ouvrir aux investissements des Chinois de Hong Kong, de Taiwan, d’outremer, et ensuite aux investissements des Occidentaux. Les Occidentaux ont eux-mêmes aidé la Chine à se développer, par l’ouverture de leurs marchés. Ce modèle d’exportation a fait la richesse chinoise. Le développement économique de la Chine ne peut pas être porté au crédit du seul Parti communiste chinois, à la limite bien au contraire. La Chine a vraiment explosé d’un point de vue économique après son entrée à l’OMC, c’est-à-dire lorsqu’elle a intégré le commerce international. C’est son intégration à la mondialisation qui a fait sa richesse économique, plus que l’action du parti, et certainement pas d’un parti qui aurait appliqué les recettes communistes. Lorsqu’il l’a fait, durant la période maoïste, ça a été la catastrophe. La Chine s’est inspirée de ce qu’elle a vu autour d’elle, c’est-à-dire des modèles de développement économique d’Asie de l’est, des modèles éprouvés à Taïwan, en Corée du Sud, à Singapour… Ça s’est fait avec des idées occidentales."

- C’est donc quand le PCC a abandonné sa rigidité idéologique pour faire preuve de pragmatisme que la Chine a pu faire ce bond en avant ?

- Thierry Kellner : "Tout le crédit que l’on peut accorder à Deng Xiaoping, c’est d’avoir compris que la voie maoïste avait conduit la Chine dans une impasse. Toute l’intelligence de Deng Xiaoping, ça a été de libérer cette énergie, d’avoir une politique étrangère plus pragmatique, une politique économique aussi plus pragmatique, une ouverture. Des spécialistes occidentaux et des anciens pays socialistes ont défilé en Chine au début des années 80 pour conseiller le gouvernement chinois. Il a pris aussi langue avec les grands les grands tycoons de Hong Kong qui connaissaient bien le commerce international. Deng Xiaoping a fait appel à la diaspora chinoise de l’étranger, et permis aux universités de réenseigner l’économie, qui avait complètement disparu avec la révolution culturelle. C’est ce bouillonnement d’idées venues de l’extérieur, de l’Occident, des modèles de développement économique de l’Asie de l’est qui ont fait que la Chine a pu effectivement trouver un modèle de développement qui l’a conduit à cette position que l’on connaît aujourd’hui."

- Le contrepoint de ce développement, c’est bilan humain assez lourd, avec des millions de morts ?

- Thierry Kellner : "Le bilan humain du Parti communiste chinois est assez catastrophique. Ce sont des pans entiers de l’histoire de Chine qui sont complètement gommés de la mémoire collective en Chine. Si vous interrogez de jeunes chinois aujourd’hui sur Tiananmen, ce sont des événements qu’ils ne connaissent pas, parce qu’on ne les enseigne pas. On essaie d’éradiquer cette mémoire. Même chose pour le Grand Bond en avant (le programme économique lancé par Mao Tsé-toung de 1958 à 1960). C’est un petit peu moins vrai pour la Révolution culturelle, parce que, comme de très nombreux membres du parti eux-mêmes en ont été victimes, on a une parole un petit peu plus dégagée. L’histoire du Parti communiste chinois, au niveau du bilan humain, est catastrophique, du fait des purges, du Grand Bond en avant qui a fait des millions de morts, de la Révolution culturelle etc. C’est paradoxal d’avoir ce parti qui se vante de ses réussites, alors que son bilan humain est assez apocalyptique. Vous ne pouvez pas tenir ce discours-là aujourd’hui en Chine. Vous ne pouvez critiquer ni le parti, ni l’histoire du parti, ni les héros. Il y a une loi qui interdit même de mener des études historiques sur les héros et les martyrs du parti. Une chercheuse américaine parlait de la République populaire de Chine comme de la République populaire de l’amnésie, parce que l’on gomme tous ces épisodes sanglants et tragiques de l’histoire nationale, où il y a des responsabilités écrasantes du parti et de certains décideurs. Et le tout premier, c’est Mao Tsé-toung, qui est responsable personnellement de choix apocalyptiques qui ont fait des dizaines de millions de morts. C’est une histoire tragique."

- Le Parti communiste semble aujourd’hui assez mal supporter toute critique venue de l’étranger. Xi Jinping peut se faire menaçant à cet égard. Ça dénote cette nervosité sur ces questions-là ?

- Thierry Kellner : "Soit ça montre une certaine nervosité par rapport à tous ces dossiers qui s’accumulent, et qui sont des vulnérabilités. On peut considérer que ce type de discours reflète plus une faiblesse qu’une force. Soit, Xi Jinping a tous les leviers du pouvoir entre ses mains, il est entouré de sycophantes, de 'yes men' et personne n’ose lui dire ce qui ne fonctionne pas. Est-ce qu’il n’est pas aussi victime d’une forme d’hubris ? C’est l’autre possibilité. Est-ce que c’est un signe de force ou au contraire un signe de vulnérabilité ? Quand on est vulnérable, il faut crier très fort, pour impressionner. Tous les dossiers auxquels le parti est confronté posent énormément de problèmes, aussi bien en interne qu’à l’international. En interne, vous avez cette question de Hong-Kong, la question de Taïwan, la question des Ouigours, la question du modèle économique qu’il faut transformer, l’environnement et la question climatique… Dans les relations internationales, on voit bien que l’image de la Chine est aujourd’hui très dégradée dans le sillage de la crise Covid, mais aussi de la question de Hong Kong, la répression des populations ouïghoures, les tensions en mer de Chine du Sud, les relations avec les États-Unis, le Japon, Taïwan, l’Inde… Il y a énormément de dossiers chauds. Du point de vue du pouvoir chinois, on peut avoir l’impression que la situation est beaucoup moins positive qu’elle ne l’a été. Il faut alors tenir ce type de discours assez agressif pour dissuader les puissances extérieures de s’ingérer dans les affaires chinoises. C’est lié au marxisme, mais chez Xi Jinping, on trouve aussi des références plus nationalistes. C’est une idéologie néonationaliste. La Chine considère qu’elle est une grande puissance qui doit occuper l’avant de la scène internationale. Ce type de discours, ça correspond aussi aux ambitions qui sont affichées clairement pour le pouvoir chinois."

- Cette volonté de puissance s’accompagne d’un volet militaire. Xi Jinping a promis de poursuivre le développement militaire de la Chine, de reprendre Taïwan, de contrôler de Hong Kong… Après la réussite économique, est-ce que le Parti communiste envisage des conquêtes militaires ?

- Thierry Kellner : "Hong Kong et Taïwan, du point de vue chinois, ce sont des questions internes. Hong Kong a regagné la mère patrie en 1997, et les manifestations auxquelles on a assisté ont été interprétées comme des menaces contre la patrie. On a eu la réaction immédiate avec la loi de sécurité nationale, pour bien verrouiller l’arrimage de Hong Kong au territoire chinois. Taïwan, du point de vue de Pékin, c’est une partie du territoire national qui échappe encore au contrôle de la République populaire de Chine. Évidemment, vu de l’extérieur, la question de Taïwan, c’est une question internationale. Il y a des différences d’interprétation sur ces dossiers-là. L’autre endroit où la Chine a progressé considérablement, c’est la mer de Chine du Sud. Là, on peut se poser la question d’un véritable expansionnisme chinois dans cette région. Le discours chinois tend à dire que cette zone de la mer de Chine du Sud fait partie de son territoire national. Ça se discute, puisque ces récifs, ces petites îles sont très loin du territoire chinois. Mais ces dernières années, sous Xi Jinping, on a assisté à une consolidation considérable de la présence chinoise sur ces sur ces îles, et à la mise en place d’infrastructures artificielles militarisées. On peut se demander si on est dans le cadre d’une politique irrédentiste, ou d’une politique expansionniste. C’est un des points chauds de la planète actuellement et pour les années à venir. On a vu aussi des affrontements frontaliers entre l’Inde et la Chine. Là aussi, est-ce que l’on est dans un dans le cadre d’une politique expansionniste ? Du côté indien, on vous dira oui : la Chine a tendance à prendre des parties de territoires qui ne lui appartiennent pas. Du point de vue chinois, on va vous dire non : on ne fait que sécuriser ce qui nous appartient déjà. Mais le véritable expansionnisme dans la politique extérieure de la Chine, c’est celui qui se matérialise par le grand projet des routes de la soie. On mise plutôt sur la puissance économique pour l’instant, et une réorganisation du système international qui doit être tourné plus vers la Chine. C’est ça qu’expriment les initiatives des routes de la soie, qui font partie de la grande stratégie chinoise aujourd’hui."

- Quels sont les défis pour le PCC aujourd’hui ? N’y a-t-il pas des dangers internes liés à sa propre puissance, comme la corruption, le népotisme, la bureaucratie ?

- Thierry Kellner : "Très longtemps, le parti a mis en avant l’idée qu’il était une structure méritocratique, et que le choix des cadres était plus efficace que dans les démocraties occidentales. Jusqu’à un certain point, il y a un système méritocratique. Mais on voit bien que, passé un certain niveau dans le parti, ce qui compte surtout ce sont les relations informelles, les réseaux clientélistes… Aujourd’hui, on a à la tête de l’Etat chinois quelqu’un qui est un 'fils de', plutôt que quelqu’un qui est sorti du rang par son intelligence ou par son travail. Avec Xi Jinping, on a l’impression d’un parti qui se sclérose. Ce qui faisait la force du Parti communiste chinois, c’était le fait qu’à l’intérieur du parti, il y avait des courants différents, il y avait des débats. Tout ça se passait hors caméra, bien sûr, ça se faisait en interne. Mais l’existence de ces débats, ça évitait de commettre de trop grosses erreurs. Aujourd’hui qu’on a un parti cadenassé par Xi Jinping, avec un culte de la personnalité, un des plus gros risques pour le pour le parti, c’est la sclérose. C’est un parti qui reste toujours très attractif, parce que si vous voulez réussir en Chine, vous devez avoir des liens avec le Parti communiste. Beaucoup de jeunes Chinois veulent entrer dans ce parti, qui compte quand même 95 millions d’adhérents. Mais on a l’impression d’un parti recentralisé, personnalisé autour de Xi Jinping. Cette tendance-là peut être problématique pour l’avenir. Un autre danger, c’est son autoritarisme croissant. La Chine actuelle n’est plus celle de Mao Tsé-toung. Mobiliser les masses comme Mao l’avait fait, c’est beaucoup plus difficile. Vous avez aujourd’hui en Chine une classe moyenne qui a des attentes évidemment différentes. On ne voit pas encore une opposition au parti organisée, mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas un mécontentement. Si l’autoritarisme se poursuit, si des erreurs importantes sont commises, on pourrait avoir des problèmes dans les années à venir. Et ils auront été créés par les dérives même du parti. Il aura laissé tomber les leviers qui avaient fait sa force, le fait qu’il y avait ces courants. Le parti s’était rajeuni, il s’était intellectualisé, il avait coopté des gens qui avaient réussi dans les affaires, à l’époque de Jiang Zemin. C’était un Parti communiste qui s’était ouvert à d’autres classes sociales, des professionnels, des intellectuels, des businessmen. Ça a fait sa force. Il faut voir, avec cette dérive sous Xi Jinping, si on aura encore ce dynamisme. C’est une question très importante pour son avenir."

Extrait du JT de 19h30

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