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On n'est pas des pigeons

Le pain au pavot serait-il une drogue dure ?

Le pain au pavot serait-il une drogue dure ?
15 juin 2020 à 16:01 - mise à jour 16 juin 2020 à 07:225 min
Par On n'est pas des pigeons

Risque-t-on de se retrouver dans un état second après avoir avalé une brioche au pavot ? C’est la question sur laquelle s’est penchée, en France, la très sérieuse DGCCRF, la Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes. Le résultat de l’enquête a été publié il y a quelques semaines.

Des doses stupéfiantes

Les graines de pavot, on en trouve de plus en plus dans le pain, les bagels ou les brioches. Apparemment, rien de plus banal. Cette mode qui nous vient d’Europe centrale et du Maghreb ajoute aux produits de boulangerie un peu de couleur et de croustillant. Et personne ne s’est jamais retrouvé stoned après en avoir mangé quelques tranches. Pourtant, en mars 2019, le centre antipoison de Paris a lancé un cri d’alarme : des tests de routine effectués sur des employés ont mis en évidence des concentrations trop élevées d’opiacés, des substances dérivées de l’opium. Les personnes en question avaient juré ne pas avoir consommé de morphine ou de codéine. Et elles ont fini par être innocentées quand les analyses ont montré que les responsables de ce résultat, c’était les grains de pavot de leur sandwich du midi, qui ont été analysés et contenaient " des teneurs particulièrement élevées en alcaloïdes ".

La consommation d’un seul des sandwichs analysés équivalait à 4 mg de morphine.

C’est le professeur Jean-Claude Alvarez, chef du service de pharmacologie-toxicologie du centre hospitalier universitaire de Garches qui a lancé l’alerte, précisant que "la consommation d’un seul des sandwichs analysés équivalait à 4 mg de morphine." Soit nettement plus que la dose de référence préconisée par l’Union européenne, qui est de 10 microgrammes par kilo de poids du consommateur. La quantité d’alcaloïde contenue dans le sandwich correspondait "à un demi-comprimé de Skenan, le médicament que l’on donne aux malades qui souffrent d’un cancer".

Dans l’Alabama aussi…

Un cas semblable, dans l’Alabama, en février de cette année a failli avoir des conséquences graves : Rebecca Hernandez venait d’accoucher. Quand la maternité lui a fait passer un test de dépistage de drogue, en théorie purement routinier. Face aux résultats positifs, elle a été privée de la garde de son enfant quatre heures seulement après sa naissance. Jusqu’à ce que son médecin parvienne à établir que le fautif, c’était le petit pain au pavot que Mme Hernandez avait avalé la veille de l’accouchement : " des tests peuvent revenir avec de faux positifs " a expliqué le médecin.

En théorie pourtant, les graines de pavot sont inoffensives : présentes dans la cuisine depuis des siècles, elles sont très riches en vitamine B1 et en calcium, et ne contiennent pas, ou très peu, d’alcaloïdes opioïdes. Le problème vient de la sève de la plante et de la capsule entourant les graines qui, elle, peut contenir quelques pourcents d’opium, même si, pour les variétés les plus courantes, on ne parle que de quelques milligrammes. Une quantité minime mais suffisante pour être repérée par les tests antidrogue.

Le pain au pavot serait-il une drogue dure ?
Le pain au pavot serait-il une drogue dure ? Nature - Getty Images/iStockphoto

Mauvaise prise en compte du risque

Comment ces traces d’opium se sont-elles retrouvées sur certains pains et sandwiches vendus en France ? C’est ce que la DGCCRF a déterminé. Son rapport, publié début mars 2020, après un an d’enquête, estime qu’une contamination peut arriver "à la suite de dommages causés par les insectes ou au cours de la récolte lorsque des poussières issues des parties de la plante contenant ces alcaloïdes adhèrent aux graines."

Le lavage, le trempage, la mouture, la cuisson permettent de réduire considérablement la teneur en alcaloïdes.

Mais, toujours selon le rapport, "les procédés de tri, de nettoyage et de transformation tels que le lavage, le trempage, la mouture, la cuisson permettent de réduire considérablement la teneur en alcaloïdes des graines de pavot (jusqu’à 90%)." Conclusion : si l’on se retrouve avec des teneurs en alcaloïdes supérieures à la dose de référence européenne, c’est parce que la filière de production ne prend pas toujours suffisamment en compte ce risque.

Le pain au pavot serait-il une drogue dure ?
Le pain au pavot serait-il une drogue dure ? Bogdan Farca / EyeEm - Getty Images/EyeEm

Somnolence, migraines, nausées…

Car on peut bien parler de risque : ne vous imaginez pas que, en avalant quelques pains au pavot qui contiendrait trop de résidus de la sève de la plante, vous profiterez des effets soporifiques du pavot. Ce que vous risquez, d’après l’autorité européenne de sécurité alimentaire, c’est plutôt de la somnolence, une dépression respiratoire, des migraines, des nausées, des vomissements et de la constipation.

L’agence française ajoute qu’ "il est vivement recommandé d’éviter la consommation de produits de boulangerie contenant des quantités significatives de graines de pavot, en particulier avant d’exercer une activité nécessitant une attention particulière (conduite par exemple)".

Un pain sur quatre ?

Cependant, dans son rapport, la même agence constate que les résultats positifs obtenus en 2019 et qui ont déclenché l’enquête ne concernent qu’une baguette au pavot. Le cas semblait donc fort limité. Pour s’en assurer, l’agence française a acheté 31 échantillons dans 15 départements.

Une brioche, deux bagels et quatre pains ont dû être déclarés impropres à la consommation.

A l’analyse, surprise ! Près d’un quart des produits n’étaient pas conformes : une brioche, deux bagels et quatre pains ont dû être déclarés "impropres à la consommation", ainsi qu’un sachet de graines de pavot qui, lui, a été déclaré "non satisfaisant" à cause d’un "léger dépassement de la valeur-cible en morphine."

La valeur-cible, qu’est-ce que c’est ?

Actuellement, l’Europe n’a pas encore établi de norme en matière de contenance maximale d’alcaloïdes. Elle a juste établi une valeur-cible, c’est-à-dire un objectif recommandé. Cette valeur est d’un milligramme par kilo de graines de pavot et de 10 microgrammes par kilo de poids du consommateur. Mais les experts des différentes agences chargées de la sécurité alimentaire planchent en ce moment même sur une norme qui, elle, sera contraignante.

Cette norme pourrait entrer en vigueur l'année prochaine.

Il est question d’interdire les produits contenant plus d’1,5 milligramme d’alcaloïde par produit de boulangerie et de 20 microgrammes par kilo de poids du consommateur. Cette norme pourrait, nous explique-t-on à l’AFSCA, l’Agence Fédérale (belge) de la Sécurité de la Chaîne Alimentaire, entrer en vigueur l’année prochaine.

Le pain au pavot serait-il une drogue dure ?
Le pain au pavot serait-il une drogue dure ? ozgurdonmaz - Getty Images

Aucun cas en Belgique

A ce moment, l’AFSCA pourrait ajouter ce test aux contrôles qu’elle effectue déjà dans les boulangeries. " Aucun cas ne nous a jamais été signalé en Belgique, explique Stéphanie Maquoi, la porte-parole de l’Agence. Mais, puisqu’il y a eu un incident signalé en France et que les consommateurs sont de plus en plus demandeurs de ce type de pain, nous devons prendre toutes les précautions pour protéger les plus faibles : enfants, personnes âgées, femmes enceintes… Jusqu’à présent, faute de norme, nous ne pouvions pas contrôler."

Aucun cas ne nous a jamais été signalé en Belgique

Ici, on ne dramatise pas outre mesure, même si l’on signale que des cas de "fatigue extrême" ont déjà été rapportés chez de grands consommateurs : "Il faudrait manger tous les jours du pavot contaminé pour courir un risque. Si les graines sont traitées correctement, c’est-à-dire qu’elles sont lavées, cuites et/ou broyées, et qu’on respecte les principes d’une alimentation variée", il n’y aurait rien à craindre.

Donc, si vous aimez le pain au pavot, vous pouvez être rassuré et en reprendre une tranche. Si, par contre, vous cherchiez à justifier un résultat positif d’un test aux opiacés, il va falloir trouver autre chose

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