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Chroniques

Le non-choix du nucléaire

Les coulisses du pouvoir

Par Bertrand Henne

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L’agence de contrôle nucléaire a pointé toute une série de conditions pour pouvoir prolonger les centrales. On devrait en rajouter une : la Belgique est-elle un Etat suffisamment fort pour relancer une filière nucléaire ?

Belgique ou France, même question

Il nous faut avancer dans cette matière, comme dans beaucoup d’autres, avec en tête cette citation géniale de Georges Bernard Shaw, “Notre pays est la seule nation au monde où il y a autant de problèmes qu’ailleurs”.

Regardons ce qui se passe en France, grand producteur d’énergie nucléaire. Très souvent cité en exemple ces derniers mois par les défenseurs du nuke, en particulier l’annonce d’Emmanuel Macron de relancer la filière. Emmanuel Macron aurait compris les enjeux, celui de produire une énergie largement indépendante, décarbonée, stable, et peu coûteuse.

Le problème c’est que la France est aussi citée en exemple par les détracteurs du nucléaire. Car EDF doit faire face à des déboires techniques : de la corrosion détectée dans quatre réacteurs. Une tuile alors que d’autres réacteurs sont en pause pour maintenance, ou sont en construction dans des chantiers aux échéances sans cesse repoussées. Pour les détracteurs du nucléaire Emmanuel Macron n’aurait pas compris que le nucléaire n’offre pas un retour sur investissement suffisant dans un marché libre, que c’est une filière industriellement trop lourde et trop coûteuse face aux gaz et aux renouvelables.

A bien y regarder, il y a bien autant de problèmes chez nous qu’ailleurs, le cas de la France ne permettra pas de clôturer la discussion entre pro et anti nucléaire.

Une vision des pouvoirs publics

La France à des difficultés avec son nucléaire, c’est pourtant un Etat puissant et très centralisé. Le journal le Monde s’interrogeait : La succession de déboires que connaît la filière nucléaire n’est pas seulement le fruit d’un hasard malheureux. Elle est révélatrice d’un manque cruel de vision de la part des pouvoirs publics.

Vous pouvez faire un copier collé de cette phrase et la mettre à la fin de chaque éditorial sur la question en Belgique. Car, en France comme chez nous, la question qui se pose est bien celle de la capacité des pouvoirs publics de prendre une série de décisions aussi complexes. Car, le développement de la filière nucléaire nécessite une vision stratégique à très long terme.

Un peu partout dans le monde, le nucléaire s’appuie souvent sur une organisation étatiste de la production. Car les acteurs privés, comme Engie, sont désormais rebutés par un retour sur investissement trop long et trop soumis aux aléas de développement ou de sécurité. Or, il ne vous aura pas échappé que le marché de l’Électricité a été libéralisé.

Le marché libre et le nucléaire

Le choix du nucléaire présente des avantages indéniables en termes d’émission de CO2 ou d’indépendance énergétique, il présente aussi des désavantages tout aussi indéniables, on ne va pas refaire le débat ici. C’est bien un choix politique qui doit être fait. Mais ce qu’on sous-estime à mon avis dans le débat, c’est dans quel Etat somme-nous ? Quel est l’Etat du marché et dans quel état est l’Etat ?

Ce choix politique que nous avons fait dans les années 60 et 70 dans un marché fermé en France comme en Belgique, pourrions nous le refaire aujourd’hui dans un marché libéralisé et des finances publiques en mauvais état ?

C’est assez intéressant de noter, qu'Ecolo justifie sa décision par un argument à contre-emploi: laisser faire, le marché, le marché aujourd’hui choisira le rendement à court terme, et donc, pas le nucléaire. A l’inverse le président du MR est tout autant à contre-emploi quand il dit que l’Etat doit forcer la main à Engie (acteur privé) et dit que le seul moment ou la Belgique a eu une stratégie c’était à l’époque de Tractebel, l’époque d’un monopole et d’un marché très fermé.

D’ailleurs un ancien patron de Tractebel, défenseur du nucléaire, passé au MR, feu Philippe Bodson reconnaissait s’être trompé en soutenant la libéralisation du secteur de l’Énergie.

Derrière le débat nucléaire et des arguments pour ou contre, il y a un impensé, c’est la condition de possibilité du choix nucléaire. L’Etat Belge largement affaibli, marqué par une instabilité chronique, dans un marché libéralisé où la question de l’indépendance énergétique passe au second plan est-il en mesure de faire le choix nucléaire ? Vous l’aurez compris selon moi, la réponse est plutôt non. C’est cet ensemble de contrainte qui explique que la Belgique végète depuis 20 ans dans une politique énergétique indécise. Et donc, si le choix de sortir du nucléaire se confirme il relèvera plutôt du non-choix, de l’incapacité de décider que d’un véritable choix.

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