Coronavirus

"info-coronavirus.be" était enregistré le 30 janvier : mais à part ça, la Belgique était-elle "vraiment préparée" à la crise sanitaire ?

info-coronavirus.be était enregistré le 30 janvier : mais à part ça, la Belgique était-elle "vraiment préparée" à la crise sanitaire
30 mars 2020 à 14:33 - mise à jour 16 avr. 2020 à 12:41Temps de lecture7 min
Par Johanne Montay et Himad Messoudi

La chancellerie de la Première ministre, Sophie Wilmès, a enregistré le nom de domaine info-coronavirus.be dès le 30 janvier.

Le nom de domaine info-coronavirus.be enregistré dès le 30 janvier. Et pourtant, on cherche toujours des masques.
Le nom de domaine info-coronavirus.be enregistré dès le 30 janvier. Et pourtant, on cherche toujours des masques. © Tous droits réservés

"La Belgique est très bien préparée"

Quatre jours plus tôt, la ministre de la Santé, Maggie De Block, déclare que la Belgique est "très bien préparée" pour lutter contre le coronavirus. Il n’y a alors que trois cas confirmés en France et une suspicion à Berlin. La ministre ne voit pas de raison que la Belgique soit épargnée par le virus. Sur ce point, l’histoire lui donnera raison. Mais sur le reste ? Une commission d’enquête aura bien du travail à reconstituer les faits, une fois la crise passée. Tentons déjà un premier retour en arrière.

Le 28 janvier, l’expert Marius Gilbert fait son apparition sur la RTBF : il se concentre alors sur les cas potentiels importés de Chine. Lucide, il déclare : "Si l’épidémie continue à se développer au rythme actuel, alors on peut vraiment se demander 'quand' on en aura, plutôt que 'si' on en aura." Il s’en tient néanmoins à la ligne très occidentale selon laquelle l’efficacité du masque dans la vie quotidienne n’est absolument pas prouvée. Mais précise que "cela peut se justifier pour les personnes qui sont en contact étroit avec des malades […]". On sait que la pénurie est en route.

Le 30 janvier, le jour de l’enregistrement du nom de domaine par la Chancellerie, le journal Le Soir s’interroge sur le manque de masques de protection. Effectivement, les grossistes n’ont plus de masques chirurgicaux.

Du patient "zéro" belge…

Le 5 février, la Belgique connaît son premier cas. Il est importé de Wuhan et atterrit au CHU Saint-Pierre à Bruxelles. Jusqu’ici, tout va bien. Les experts sont confiants. Nos services sont efficaces. On maîtrise, on gère.

… au "ministre des Masques"

Mais le personnel soignant crie à la pénurie : il manque de masques chirurgicaux pour aller au contact du patient en première ligne, mais aussi de masques FFP2 dans les unités "COVID-19" des hôpitaux. C’est toujours le cas à l’heure où nous écrivons ces lignes. Le fédéral a constitué une "task force shortages" (pénurie, c’est dit) qu’il a confiée à Philippe De Backer, désormais qualifié par les Belges, jamais en manque d’humour, de "ministre des Masques". Exit la ministre de la Santé, Maggie De Block, pour tout ce qui vient à manquer. Comme un air de désaveu.

Back to H1N

Et l’on s’interroge. Pourquoi tant de manques ? La Belgique, si bien préparée, ne disposait-elle pas d’un stock stratégique ? Le Vif lève un lièvre : en février de l’année dernière, la Belgique a détruit son stock de masques FFP2, hérité de l’épidémie de grippe H1N1, sans le remplacer.

A l’époque de l’épidémie, la ministre de la Santé, Laurette Onkelinx, avait adopté un plan d’urgence prévoyant la constitution d’un stock de 6 millions de masques respiratoires de type FFP2. En 2009, la Belgique avait dépensé 3,23 millions pour l’achat de ces masques. Le comité ministériel restreint (kern) prévoyait des possibilités d’augmentation de stock. On connaît la suite : les stocks, arrivés à date de péremption, ont été détruits, mais aucune nouvelle commande n’a été passée en 2019.

Et après ?

Après les premiers discours rassurants de la ministre de la Santé Maggie De Block, fin janvier, le gouvernement ne semble pas avoir mis en branle de nouveaux plans particuliers visant à (re) faire des stocks de masques, qu’ils soient chirurgicaux ou de type FFP2 (résistant au virus et indispensables pour le personnel médical de première ligne).

Un conseil des ministres électronique, le 21 février, ne prend aucune décision en lien avec le coronavirus. La période des vacances de Carnaval a été particulièrement calme : la ministre de la Santé a beaucoup communiqué (c’était l’une des rares ministres à n’avoir pas pris de vacances), mais il faudra attendre le 1er mars, veille de la rentrée scolaire, pour qu’un kern se réunisse, suivi le lendemain matin d’un comité de concertation, prévu initialement plus tard, mais qui se réunit de façon précipitée.

La réponse politique s’enclenche enfin. Pour ce qui concerne les masques FFP2 pour les professionnels de la santé, le gouvernement fédéral annonce que la Belgique s’est intégrée dans un marché public européen et qu’elle effectue, en plus, des commandes spécifiques. En ordre dispersé, et avec de multiples déboires, nous le verrons plus bas.

Foire du livre, Batibouw…

Le 6 mars, le fédéral annonce des mesures de soutien pour les entreprises et indépendants. On ne parle pas encore de confinement. La Foire du livre, Batibouw, les diverses manifestations autour de la Journée internationale des droits des femmes : tout se passe normalement. Pourtant le 7 mars, la Belgique passe la barre des 200 cas, la plupart venant d’Italie.

… et puis "distance sociale"

Le 9 mars, la Belgique passe en "phase 2 renforcée". Le cabinet de la Première ministre introduit le concept de "social distancing" ou "distanciation sociale". Les rédactions ont du mal à saisir le concept, le cabinet l’explique : "ce sont des mesures non-médicales qui visent à limiter les contacts entre personnes infectées et non-infectées."

24 heures plus tard, le concept cède sa place aux mesures : fermetures des écoles et de l’horeca. Des décisions difficiles à prendre.

17 mars, la Belgique passe en "phase 3: c’est le confinement. Seuls les déplacements essentiels sont tolérés. 10 jours plus tard, le confinement est prolongé jusqu’au 19 avril, avec potentiellement une prolongation jusqu’au 3 mai.

Des masques peu transparents

Qu’il est difficile de savoir aujourd’hui combien de masques chirurgicaux et FFP2 ont été commandés par les autorités belges… En plus du gouvernement fédéral qui alimente les hôpitaux, les Régions ont passé leurs propres commandes pour les infirmières à domicile et les maisons de repos ; et parfois même, les communes.

Petit retour en arrière : 

Au 30 mars, et selon le ministre De Backer, la Belgique avait reçu 2 millions de masques FFP2 et 20 millions de masques chirurgicaux. Le même jour, on apprenait que le Wallonie lançait la création de masques sur son territoire

Interrogée sur l'utilité, pour la population de porter un masque, la ministre de la Santé Maggie De Block estimait, le 5 avril, que ce n'était pas nécessaire, pour le moment. Suite à cette décision, dans les jours qui suivent, plusieurs communes recommanderont le port du masque : Wavre, Enghien, Fontaine-L'Êveque, Malmedy. Le collège de médecine générale fait de même. 

Le 9 avril, à la Chambre, le ministre en charge Philippe De Backer annonçait, désolé, que les 3 millions de masques ffp2 arrivées la semaine précédentes étaient inutilisables. Deux jours plus tard, la Flandre suit la Wallonie et organise la fabrication de masques sur son sol. La Belgique se dirige vers une autosuffisance en masques, mais ça prendra du temps

Enfin, après avoir annoncé la prolongation des mesures de confinement jusqu'au 3 mai, la Première ministre Sophie Wilmès que la Belgique avait commandé pour 134 millions de masques chirurgicaux et 54 millions de FFP2. La fin de l'histoire ?

 

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Pas de plan pandémie

Le 23 mars, l’expert Marius Gilbert, invité sur La Première, tire une conclusion lourde : la Belgique n’avait, dit-il, visiblement pas de plan pandémie pour prévenir la crise du COVID-19.

Aujourd’hui, la gestion de la pandémie semble imposer une forme d’union sacrée en Belgique. Le moment ne serait pas aux polémiques.

Mais au-delà de la transparence sur le nombre d’hospitalisations et de décès dus aux contaminations par le COVID-19, il commence à être temps de se poser cette question, et d’y répondre : la Belgique était-elle aussi bien préparée contre ce nouveau coronavirus que ne l’affirmait, le 26 janvier dernier, la ministre de la Santé Maggie De Block ?

Marius Gilbert, responsable du Laboratoire d’épidémiologie spatiale de l'ULB

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