RTBFPasser au contenu

Le #metoo du jeu vidéo est-il (enfin) en train de s'éveiller ?

Le #metoo du jeu vidéo est-il (enfin) en train de s'éveiller ?
29 août 2019 à 13:28 - mise à jour 29 août 2019 à 13:284 min
Par Adeline Louvigny

Ce mardi, de nombreux tweets ont ébranlé le monde du jeu vidéo : de graves soupçons de viols et harcèlement pèsent sur plusieurs grands noms du secteur, plusieurs développeuses ayant décidé de révéler leur histoire sur les réseaux sociaux, en écho au mouvement #metoo. Avec toujours ce même schéma, lancinant : une personne influente exerce son pouvoir à des fins de contrôle et de harcèlement. Majoritairement, des hommes envers des femmes.

2017, la parole se libère enfin

On rembobine pour se retrouver en 2017 : l’affaire Weinstein engendre le mouvement #metoo, libérant la parole des femmes — et parfois, hommes — mises sous pression, harcelées, voire violées, dans le monde du cinéma. Le mouvement s’étend au-delà d’Hollywood, et de l’industrie cinématographique pour aller jusqu’à créer un vent de révolution dans la rue, où une grande majorité de femmes subissent un harcèlement pesant.

Mais dans certains secteurs, la parole des femmes est encore muselée. Tout particulièrement dans l’industrie du jeu vidéo, qui traîne encore les relents misogynes qui l’ont affectée durant de nombreuses années.

Car, même si la proportion de femmes développeuses et joueuses ne cesse d’augmenter ces dernières années, certains hommes s’accrochent à ces vieux souvenirs où le masculin dominait le secteur. En 2014, la controverse du gamergate va d’ailleurs prouver que le sexisme est toujours bien présent. Un hashtag sur Twitter, étendard d’une campagne de harcèlement ciblant plusieurs femmes de l’industrie vidéoludique : des développeuses sont victimes de menaces de viol et de mort.

Loading...

Cinq ans plus tard, force est de constater que les mentalités ont bien évolué, et que même les grands éditeurs n’ont plus peur de sortir des blockbusters où c’est une femme qui tient le rôle principal : The Last of Us, Horizon Zero Dawn, Uncharted Lost Legacy et Assassin’s Creed Odyssey en sont les exemples les plus parlants.


Visionnez Empreinte Digitale, entièrement consacré à la place des femmes dans les jeux vidéo :

Mais les relents sexistes continuent de se faire sentir, et quand le mouvement #metoo explose, l’industrie n’est toujours pas assez mature pour que les développeuses puissent s’exprimer librement sur le sujet.

Un post qui libérera les autres

Aujourd’hui, en 2019, il semble que les braises commencent à projeter des étincelles : plusieurs développeuses ont décidé de dénoncer leur harceleur, leur violeur, sur les réseaux sociaux. Tout commence par le post de la game designer Nathalie Lawhead sur son blog, le 26 août : "Calling out my rapist", où elle accuse Jeremy Soule, connu pour ses musiques de la série " The Elder Scroll ", de viol. Elle explique comment le compositeur a joué de son influence dans le milieu pour mettre une pression énorme sur la jeune développeuse qu’elle était à l’époque. Elle détaille à quel point elle s’est sentie seule, isolée, craignant de perdre son emploi et d’être bannie du milieu si elle venait à parler, au point d’avoir de sérieux problèmes de santé.

Un post qui sera le premier de dizaines qui suivront. Tout particulièrement, celui de Zoë Quinn sur Twitter, qui relate la relation extrêmement toxique qu’elle a entretenue avec Alec Holowka, un développeur très connu dans le monde des jeux vidéo indépendants, dont le plus célèbre est Night in the Woods. Violences psychologiques, sexuelles, séquestrations : les accusations sont lourdes. Sa parole aura libéré celles d’autres femmes, témoignant avoir également été abusées par le développeur.

Loading...

Les deux autres co-créateurs de Night in the Woods, Scott Benson et Bethany Hockenberry, ont montré leur soutien à Zoë Quinn et annoncé qu’ils coupaient les ponts avec Alec Holowka, annulant une collaboration en cours. Ce dernier n’a pas encore réagi aux accusations.

Un autre nom apparaît plusieurs fois dans ces révélations, c’est celui d’Alexis Kennedy, co-fondateur du studio indé Weather Factory, bien connu du milieu. C’est Meg Jayanth, narrative designer, qui a la première cité son nom, appuyée par un autre témoignage d’Olivia Woods. Alexis Kennedy a rapidement réagi à ces accusations, les niant en bloc et annonçant qu’il comptait porter plainte à la police. Failbetter, l’ancien studio où il a travaillé, et co-développé ses jeux les plus connus, a apporté son soutien absolu à Meg Jayanth et Olivia Woods, précisant que le studio n’avait plus rien à voir avec le développeur britannique.

Loading...

Cette vague de libération de la parole a également permis à certaines de ressortir des histoires dont elles avaient déjà parlé, mais qui avaient reçu peu d’attention à l’époque.

Pourquoi les croire ?

De nombreux messages de soutien ont déferlé, à côté d’autres messages remettant en cause la véracité des propos. A ces derniers, Jessica Price, qui a participé à l’écriture de plusieurs jeux, rappelle à quel point il est difficile pour ces femmes de nommer publiquement leur harceleur/violeur, et qu’elle était prête à les croire, vu les traitements auxquels elles s’exposent : dénigrement, insultes, menaces, plaintes.

Loading...

Que ce soit dans le cinéma, en politique, dans le monde des médias ou celui des jeux vidéo, ces histoires de harcèlement et d’abus sont toujours liées à la position de pouvoir du harceleur : le pouvoir de faire perdre à la victime son travail, de la transformer en paria du milieu en l’empêchant d’assister à des événements, à avoir accès à des opportunités de carrière, humiliation publique… Peu à peu, les développeuses sortent de l’ombre, s’assemblent, s’unissent, se serrent les coudes pour être plus fortes dans un monde vidéoludique à dominance masculine. Si la majorité des collègues mâles les soutiennent, la dure réalité ne doit plus être tue. Et il semblerait qu’en cet été 2019, les femmes commencent à relever la tête pour parler haut et fort de ce qu’elles vivent au quotidien.

Ces accusations n’ont pas encore été portées devant la justice, la culpabilité des hommes cités n’est donc pas établie. Mais ce mouvement, si l’on doit encore le rappeler, est l’illustration d’une réalité qu’il faut rendre public, afin que tout un chacun en prenne conscience et puisse changer les mentalités, à son niveau.

Julien Annard, dans Empreinte Digitale, revient sur ces révélations :

Articles recommandés pour vous