"Le gouvernement belge n'a rien vu venir": un médecin belge installé en Chine critique la gestion de l'épidémie de coronavirus

Le 30 janvier déjà, le Dr Goldman a réalisé une série de vidéos à propos de la pandémie de covid-19

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16 avr. 2020 à 18:30 - mise à jour 17 avr. 2020 à 14:30Temps de lecture6 min
Par Isabelle Palmitessa

Le Dr Nathanael Goldman vit et travaille en Chine, à Shanghaï. Ce pédiatre belge, spécialisé en santé publique, a vécu de l’intérieur la crise du coronavirus en Chine.

Témoin d’une situation exceptionnelle et inédite, il a tenté dès fin janvier d’alerter l’Europe et en particulier la Belgique à travers des articles et des capsules vidéo. Sans grande réaction…

Aujourd’hui, il pose des questions : qu’a fait la Belgique pour éviter la situation actuelle ? Pourquoi les politiques, les experts, les médias ont-ils tant tardé à reconnaître la gravité de la situation ? Des questions qui contiennent des pistes de réponses, étayées par des exemples de pays mieux préparés.

Quand la Chine décide de fermer une ville, puis une région, [...] il est évident qu’il se passe quelque chose de majeur

Pour comprendre la démarche du Dr Goldman, il faut remonter aux débuts de la crise. Au départ, il y a eu, comme on le sait, les révélations du Dr Li Wenliang… Ce jeune médecin chinois a lancé l’alerte au monde entier le 30 décembre (d’abord arrêté puis relâché, il décédera un peu plus tard du coronavirus).

Mais début janvier, on ne comprend pas encore très bien la gravité de ce que ce lanceur d’alerte a annoncé : "Pour nous c’était nouveau à cette époque-là, explique Nathanael Goldman. On était naïfs par rapport à la façon dont ça allait se développer, on se disait que ça allait peut-être être comme le SRAS, on voyait les rues qui commençaient à être désertées sans imaginer que ça allait se répandre dans le monde entier ".

Et puis arrivent les préparatifs du Nouvel-An chinois, tout le pays s’apprête à le fêter en famille. "Et boum, le 23 janvier, Wuhan ferme. Ça pour moi, c’est un fait majeur, même si on n’a pas une information très précise, même si on n’a pas les chiffres exacts. Il y a un code : quand la Chine décide de fermer une ville de 11 millions d’habitants, puis une région de 55 millions, sachant que c’est un peuple qui travaille le dimanche et que l’Etat est très stressé par la croissance économique, il est évident qu’il se passe quelque chose de majeur."

Le médecin poursuit : "Donc, ça ne pouvait pas passer inaperçu dans les ambassades, les consulats… Si on avait pu fermer les yeux avant, là il n’était plus question de l’ignorer. Ça a forcément dû remonter en haut lieu en Europe. Ce qui s’est passé après, je n’en sais rien… "

Le gouvernement belge n’a rien vu venir

C’est à ce moment que vient l’idée des vidéos. "Je me suis dit qu’il fallait convaincre les gens en Europe." Face à une situation inédite, le médecin cherche d’abord des informations dans les articles de presse. Plus tard, il étayera ses vidéos et ses articles de faits et de références scientifiques. "Je n’avais pas oublié qu’en Belgique, il n’y avait toujours pas de gouvernement. Il fallait se préparer et prendre les bonnes décisions. Et dans les médias en Europe, on ne disait pas grand-chose, ce qui se passait en Chine, ça passait au-dessus de la tête."

"Le gouvernement belge n’a rien vu venir, ni les Français, ni les Britanniques. Mais ce n’est pas le cas de Taïwan, de Singapour, de la Corée du Sud qui ont très tôt pris des mesures. Limitation des vols, trackings, tests… A Taïwan, ils sont à 6 morts ! En Corée, c’est un peu particulier, ils ont eu une personne qui en a contaminé des centaines d’autres. Mais ils ont commencé à tester en masse et ils ont réussi à passer d’une situation où il y avait des milliers de cas à une diminution significative." Précisons que la Corée du Sud rapportait 229 décès en date du 16 avril.

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La réaction de Taïwan et de la Corée du Sud

"Entre la fin du mois de janvier, quand on a eu l’information, et la mise en place du confinement, un mois et demi s’est écoulé. Qu’est-ce qu’on a fait pendant cette période ? Maggie De Block et d’autres disent qu’ils ont beaucoup travaillé. Qu’ont-ils fait pour éviter la situation actuelle ? On vit dans une démocratie, on se doit de faire la vérité par respect pour les personnes qui sont mortes et les familles endeuillées ".

Mais que pouvait-on faire pour anticiper l’arrivée de l’épidémie ? "D’abord prévoir les tests, répond le Dr Goldman : c’est le B.A.-BA de l’épidémiologie, c’est en isolant les cas qu’on peut limiter la contamination. Qu’est-ce qu’on a fait pour augmenter la capacité e faire tester et qu’est-ce qu’on a fait pour trouver les cas et pour les isoler et éviter une situation où on est dépassé ? Vous savez, à Taiwan, l’économie n’est pas à l’arrêt, les écoles ne sont pas fermées, la vie de tous les jours continue parce qu’ils ont pris les mesures à temps, quand il ne fallait pas encore tester massivement ".

"C’est extrêmement triste de voir que dans un système, en Europe, où on a une grande histoire médicale, une expertise, un accès à l’information, un système multilingue… Comment ont en arrivé là ? Il faut répondre pour changer ça dans le futur".

Est-ce le bon moment pour poser ces questions et chercher des responsabilités ?

"Clairement, l’urgence, c’est d’éteindre l’incendie, les gens sont en train de mourir, il faut que toutes les ressources soient déployées pour faire ça. Une manière de le faire c’est de limiter les nouveaux foyers de l’incendie. Parce qu’il y en a plusieurs. Pour l’instant on n’a rien fait pour identifier ces nouveaux foyers, ou alors, il faut qu’on me montre les preuves ".

A l’heure où l’on commence à penser à la sortie du confinement, le défi est de taille et pour cela aussi, le médecin propose de s’intéresser à ce qui a été expérimenté ailleurs. "C’est le boulot du gouvernement d’être ouvert aux suggestions qui peuvent aider à sortir de cette situation terrible. Alors quand j’entends des gens dire que les masques, c’est scientifiquement prouvé que cela ne marche pas, quand Maggie De Block dit des choses pareilles, c’est de l’incompétence, c’est de la méconnaissance de la médecine, on ne va pas prouver que les masques ne fonctionnent pas, parce qu’on ne s’est jamais trouvé dans des situations pareilles ! Tout ce que l’on sait à l’heure actuelle, c’est que quand on est malade et qu’on porte un masque on diminue l’expression du virus à l’extérieur et il ne faut pas disposer d’un QI de 150 pour se dire que quand on n’est pas malade, ou que l’on est asymptomatique, et que l’on met un masque, on va aussi automatiquement diminuer la quantité de virus qu’on excrète de manière inconsciente ! "

Sur ce sujet du port du masque généralisé, le médecin ne cache pas sa colère : "Si on n’est pas préparé, il faut dire : 'Désolé, on n’est pas préparé, nous ne disposons pas de masques parce que nous n’avons pas vu venir, parce que nous ne disposons pas ou plus d’industries qui produisent des masques. Nous ne disposons pas de tests parce qu’on n‘a pas d’industries qui en fabriquent et que pendant un mois et demi on n’a rien anticipé parce que la Chine c’est loin et que les Italiens ce sont les Italiens et qu’en tant que Méditerranéens ils ont tendance à tout exagérer et puis leur système de santé ça vaut ce que ça vaut mais nous les Belges, nous les Français, c’est autre chose !' Les Allemands ont eu une autre approche. Ils disposent d’une industrie, ils ont commencé à produire des tests, ils ont dit à tous leurs labos dans l’ensemble de leurs länder : maintenant vous produisez toutes les pièces que vous pouvez, nous avons besoin de la collaboration de tout le monde. C’est de l’économie de guerre, ils ont compris ça."

En Europe, il faut qu’on utilise l’expérience chinoise

La Chine est au stade du déconfinement, en Belgique on en parle et on y réfléchit. Une phase délicate : "À mon avis, il faudra rouvrir les choses de manière extrêmement progressive, et je dois dire que le gouvernement chinois, après avoir caché pas mal de trucs, on sent qu’il y a une communication intelligente derrière, il y a une sagesse. Ils ont très clairement connaissance de l’information dans toutes les provinces qui remontent au niveau central et ils savent très bien ce qu’il faut faire."

"En Europe, il faut qu’on utilise l’expérience chinoise, il faut qu’au niveau diplomatique, on essaye de comprendre les expériences qu’ils ont connues en rouvrant tels et tels commerces, cinémas, théâtres… À partir de quel moment, ils ont vu un renouveau de la transmission. Il faut mettre les membres du monde économique autour de la table, les gens de la société civile mais surtout il faudra que les gens disent clairement les choses."

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