Entrez sans frapper

"Le gorille" de Georges Brassens : critique de la peine de mort et vision erronée de l'homosexualité

Entrez sans frapper

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

Sortie en 1952, cette chanson de Brassens a été interdite à la radio, une habitude pour l'auteur-compositeur-interprète. Pourquoi a-t-elle déplu au gouvernement de l'époque ? Redécouverte de ce monument de la chanson française. 

La censure, c’est pratiquement un titre de gloire pour Brassens. On se demande parfois quand il est passé à la radio tellement il a été interdit sur les ondes.

Le texte du Gorille est très long, Brassens avait le sens de la chronique et du rebondissement. Focalisons l'analyse sur des extraits significatifs.

Un animal encore vierge en rut

"C'est à travers de larges grilles. Que les femelles du canton / Contemplaient un puissant gorille. Sans souci du qu'en-dira-t-on / Avec impudeur, ces commères. Lorgnaient même un endroit précis / Que - rigoureusement, ma mère. M'a défendu de nommer ici".

La mère symbolise ici la bonne éducation. Mais on comprend aisément que l’on vise le point de fuite de l’anatomie du personnage principal. Personnage, déjà désigné comme 'puissant', qui, un peu plus loin, est qualifié de "bel animal", mais aussi de "luron supérieur à l’homme dans l’étreinte". Tout cela reflète une image sexuelle idéalisée du personnage dont la virilité serait si forte qu’elle magnétise les femmes, ici présentées comme des "femelles" pour bien souligner l’aspect animal et débridé de ce qui va suivre… Puisqu’on parle de soif de sexe et de désir transgressif.

Le gorille s’échappe de sa cage. On nous précise qu’il est puceau (Brassens chante "il n’a jamais connu de guenon") et qu’il va tout donner là maintenant pour perdre cette virginité. Du coup, les femmes prennent peur et courent se mettre à l’abri. C’est mieux dit dans le texte où Brassens chante "la féminine engeance fit feu des deux fuseaux". C'est un petit exemple de la passion de Brassens pour les mots anciens et les expressions archaïques : une engeance désigne un groupe de personnes méprisables. Autrement dit dans ce cas-ci, les femmes qui mâtent le gorille, et "faire feu des deux fuseaux", c’est détaler à toute vitesse sur ses deux jambes, l’expression renvoyant, semble-t-il, à "faire feu des quatre fers" pour dire que des chevaux démarrent à toute vitesse en faisant des étincelles avec leurs sabots sur les pavés.

Loading...

Des représentations maladroites de l'homosexualité

Le gorille s’est donc évadé pour s'accoupler. "Tout le monde se précipite. Hors d'atteinte du singe en rut / Sauf une vieille décrépite. Et un jeune juge en bois brut / Voyant que toutes se dérobent. Le quadrumane accéléra / Son dandinement vers les robes. De la vieille et du magistrat". Il s’agit de deux personnages en robes : une vieille dame et un jeune juge. Qui des deux va-t-il passer à la casserole?  

Après nous avoir osé la question, Brassens poursuit : "Supposez que l'un de vous puisse être - comme le singe - obligé de violer un juge ou une ancêtre. Lequel choisirait-il des deux?" On notera l’utilisation plutôt courante du verbe violer.

Après nous avoir osé la question et y avoir répondu : "C'est - j'en suis convaincu - la vieille. Qui sera l'objet de mon choix", le gorille lui, choisit le juge. Brassens chante : "Si le gorille aux jeux de l'amour vaut son prix- on sait qu'en revanche il ne brille. Ni par le goût ni par l'esprit / Lors, au lieu d'opter pour la vieille. Comme l'aurait fait n'importe qui / Il saisit le juge à l'oreille. Et l'entraîna dans un maquis".

S’il choisit le juge, c’est-à-dire le sentiment homosexuel, c’est parce que le gorille "ne brille ni par le goût, ni par l’esprit". Nous sommes en 1952 : doit-on en vouloir à ce brave Georges qui n’est pas encore tout à fait déconstruit à cette époque. Mais vous voyez dans quel genre de détail vont se nicher les représentations maladroites de l’homosexualité – au début des années 50 – dans la chanson française. Avec, évidemment, une vision erronée de la chose puisque choisir entre une vieille femme et un jeune homme, il affirme que "n’importe qui" aurait choisi la vieille femme. Ben, non… Georges…

Une chanson contre la peine de mort

Des propos qui décorent l'histoire de l'évasion de ce gorille qui se farcit un jeune juge dans le maquis.

Et là, s’il va au bout de son idée, il ne va pas au bout de son vocabulaire. Et il ne nous raconte pas ce que le gorille fait au jeune juge. Il le dit lui-même dans la chanson : "La suite serait délectable. Malheureusement, je ne peux pas la dire, et c'est regrettable".

Là où il veut en venir c’est à ceci: "Le juge, au moment suprême criait 'maman!', pleurait beaucoup / Comme l'homme auquel, le jour même. Il avait fait trancher le cou". Je vous laisse deviner à quelle pratique sexuelle correspond le 'moment suprême'.

Cette chanson, qui se situe entre l’allégorie et la fable de La Fontaine en mode sexe, est une chanson contre la peine de mort. Brassens ne va pas au bout de son vocabulaire car, dans le fond, ce qu’il laisse entendre dans la chanson, c’est qu’il "en*ule"… la Justice lorsqu’elle décrète la peine de mort. Avec cette toute cette histoire de gorille, qui a des couilles, c’est ce qu’il dit dans la chanson... mais on ne l’entend pas.

Une chanson qui a marqué les esprits

La chanson a beaucoup été commentée et reprise notamment par Fabrizio De Andre en italien. Il gorilla avec une traduction littérale du texte – ce qui constitue une petite performance linguistique.

La chanson a aussi été récitée par François Morel qui a publié, avec Yolande Moreau, un album hommage à Brassens qui s’appelle Brassens dans le texte (Les copains d’abord – Fernande – L’auvergnat…).

Et puis le texte de  Gare au gorille a aussi été adapté, notamment dans Gare au jaguar. Adaptation de JoyStarr qui a dû sauter d’un album parce qu’il n’avait pas l’autorisation d’utiliser les paroles… Mais c’est dire combien cette chanson, et l’histoire iconoclaste de ce gorille, a marqué les esprits.

Loading...
Loading...

Articles recommandés pour vous