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Le Fuse: un club, un héritage et plus encore

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© Fuse

12 avr. 2021 à 10:56Temps de lecture10 min
Par Aline Glaudot

C'eût été idiot de notre part de faire une série d’articles sur la bonne santé de nos clubs, sans aller prendre la température du patron de la night life bruxelloise depuis près de 27 ans maintenant, le légendaire Fuse .

Pour ce quatrième volet de Club Resistance, on s’est donc arrêté au 208 de la rue Blaes : à quelques jours de l’ouverture de l'exposition (dont on vous parlera plus bas et dont vous trouverez toutes les infos ici), Peter Decuyper, Andy Walravens et Vincent Schmitt, nous accordent quelques minutes de leur temps précieux pour discuter techno, souvenirs, expo et vision d’avenir.

© RTBF

Salut les garçons. Pour ceux qui ne vous connaissent pas encore, rapide présentation :

Peter Decuyper : Je suis le grand fondateur du Fuse. J’ai commencé par créer le Fuse et 94 et l’I Love Techno en 95. Je ne suis resté ici que 3 ou 4 ans mais j’ai installé les fondations et ce sont eux qui ont fait le reste.

Andy Walravens : Cela fait 22 ans que je travaille pour le Fuse. J’ai commencé en tant que barman et ça fait six ans maintenant que je suis dans le management.

Vincent Schmitt : J’ai 28 ans et je suis le nouveau marketing manager du Fuse.

 

Avec vos mots, pourriez-vous nous contextualiser un peu ce lieu, son histoire ?

Peter : Au départ c’était un cinéma. A un certain moment, Monsieur Roberto, le propriétaire du bâtiment, en a fait une discothèque : disco Rojo en bas et disco verde en haut. Les deux sales existaient déjà et c’était plutôt une boîte de nuit pour la communauté espagnole. Mais au fil du temps, ça n’a plus marché aussi bien.  Thierry Coppens, qui faisait alors les soirées La Demence pour la communauté gay le dimanche soir, a eu l’idée lumineuse de les faire chaque samedi, au lieu d’une fois par mois [...]. Je connaissais assez bien Thierry, j’avais déjà eu l’occasion de travailler avec lui à Ghent. Un samedi soir j’arrive à une soirée  La Demence , Thierry était en haut dans la petite sale et il me dit "Peter, je ne sais plus quoi faire, je veux recommencer les soirées le dimanche soir, mais là je suis coincé je dois ouvrir chaque samedi". A ce moment-là, je lui ai dit "moi je cherche une boîte, cet endroit est génial ". Je cherchais en effet un endroit pour faire des soirées techno…à l’époque, il y a 25 ans, peu de gens savaient ce que c’était. Dans ma tête, j’avais naïvement l’idée que tout le monde attendait une boîte techno en Belgique…

Andy : Moi à ce moment-là, j’étais client. J’ai connu le Fuse après deux ans d’existence. Un bon ami à moi, qui était dans la musique et qui suivait tout ce qui se passait, m’a emmené. Comme je n’avais pas de voiture à ce moment-là, j’étais obligé de le suivre et il voulait absolument venir au Fuse.  Je suis tombé directement amoureux de cet endroit, de la musique… et on est allé presque chaque week-end au Fuse et on a plus quitté le bâtiment.

Vincent : pour moi le Fuse, c’est un club mythique comme le Rex, comme la Fabric à Londres. Je l’ai connu quand j’étais jeune et que je commençais à écouter de la musique électronique. C’est un endroit que je connaissais sans même jamais être venu à Bruxelles. Donc oui, le Fuse, tu le découvres quand tu baignes dans la musique électronique. C’est un club mythique de Belgique, c’est le premier nom de club qu’on m’a sorti quand on parlait de la scène techno Belge.

 

Vous vous souvenez de la première soirée que vous avez organisée ?

Peter : La première soirée, c’était l’ouverture en avril 94. Je pense que tout le monde attendait un club techno. On avait ouvert les deux salles : en bas c’était techno, en haut c’était house. Il y avait je crois environ 800 personnes, mais pas du tout la clientèle techno. La salle house en haut marchait bien mais la salle techno était vide, c’était une catastrophe. Et la semaine d’après, c’était encore pire, on avait 300 personnes et la semaine encore après 200 … les débuts, c’étaient vraiment catastrophique.

Andy : Moi je n’ai jamais organisé de soirée au Fuse mais je peux quand même parler de mon expérience. J’étais l’assistant de notre ancien directeur et je faisais avec lui la logistique de certaines grosses productions, comme : le Fuse on the beach, le Crossroads, le Tunnel Rave. Ma première grosse prod, c’était le Fuse on the Beach à Blankenberge. Il faut savoir que c’était un très gros évènement et je n’avais pas trop d’expérience dedans, c’était vraiment un nouveau monde qui s’ouvrait à moi. Mais c’était magique. On avait travaillé pendant des semaines et quand j’ai vu le jour j l’ambiance et tous les gens qui dansaient, qui s’éclataient, l’adrénaline est montée et c’est vraiment à ce moment-là que j’ai découvert ma passion pour ce métier.

© Fuse

Quels sont vos meilleurs souvenirs de soirées et quels sont les artistes dont vous êtes les plus fiers d’avoir programmé ?

Peter : C’est bien sûr toujours le même nom qui revient : Daft Punk en 95. C’était lors d’une soirée qu’on n’avait pas programmé nous-même, une soirée d’un magazine français. Ils avaient invité quelques artistes français dont Daft Punk qu’on ne connaissait pas à l’époque… mais quand ils sont montés sur scène et qu’ils ont joué, je me suis dit " s’il y a bien un groupe qui peut faire que la techno devienne grande et qu’elle sorte des boîtes… c’est Daft Punk. " Je les ai programmés directement pour la première édition d’I Love Techno.

On a eu aussi Aphex Twin. C’est un mec assez bizarre, très bizarre… (rires). La boîte était pleine et il s’est mis à jouer avec une une cassette DAT (digitale)…et c’était un track où c’était véritablement impossible de danser dessus. Tout le monde était en train de le regarder dans la foule et lui il était très à l’aise… quel souvenir !

Et bien sûr, quand Laurent Garnier vient … c’est toujours la fête !

Vincent : Je voudrais peut-être ajouter Björk aussi car c’est quand même assez rare de la voir dans une boîte. Et des artistes plus récents, car il n’y a pas que les anciens noms ! Quand on regarde le wall of fame , on se rend compte qu’il y a beaucoup de légendes mais de la relève aussi : Mall Grab,…

Peter : avec Björk, ce qui est intéressant c’est qu’elle est venue en hommage au Fuse. Elle faisait le tour des boîtes de musiques électroniques et elle est vraiment venue ici pour rendre hommage au Fuse, alors qu’elle remplit des Forest national sans problème. Et je suis l’homme qui a refusé Faithless (rire).  J’ai dit non à Live Nation parce que pour moi ce n’était pas Fuse…et ce n’est pas Fuse !

Peter: Je dirai qu’il faut aussi rendre hommage à Pierre, notre DJ résident qui est ici depuis le début, ça fait 25 ans qu’il est là et ce mec a toujours tenu un niveau incroyable. Il était ici à l’ouverture et il est encore là !

Andy : …et pour rejoindre Peter, oui, Pierre, c’est l’histoire du Fuse ! Il peut vraiment mettre une ambiance incroyable avant chaque headliner… quand tu penses Fuse tout le monde pense à Pierre et quand tu penses Pierre tout le monde pense au Fuse ! Pour notre projet d’expo, c’est lui qui a fait l’audio file… il est de toutes les fêtes, de tous les évènements.

Et Vincent de compléter : d’un point de vue extérieur, je trouve ça vraiment rare une relation qui dure autant de temps…surtout à notre époque, on parle quand même de 27 ans quand en général ça ne dure que quelques mois !

Pierre
Pierre © Fuse

Qu’est-ce qui différencie le Fuse des autres clubs ?

Peter : La Techno. La techno, c’est la persévérance. On a continué avec la techno quand personne n’y croyait plus, quand on la croyait morte. Le Fuse a continué à programmer de la techno de qualité. J’ajouterai aussi, c’est la techno et c’est Bruxelles. C’est une boîte à Bruxelles. Tu peux avoir une boîte à Mouscron, à Durbuy… mais ça ne sera jamais comme une boîte à Bruxelles. Bruxelles rassemble les francophones, les wallons, les flamands, les Bruxellois. […] C’est l’Ancienne Belgique de la musique électronique.

Vincent : J’ajouterai que sur 27 ans, c’est quand même une des boîtes qui a gardé une qualité artistique et qui a fait le pont entre énormément de musiques électroniques, pas que de la techno. […] Une boîte qui a réussi à garder son identité malgré les différents styles de musiques. Ça sera toujours référencé comme une boîte techno assorti d’un spectre super large de musiques électroniques. Ce qui la différencie : c’est son aura, c’est son héritage.

Peter : Il y a quelque chose de super important au Fuse et qu’on oublie, ce sont les videurs. Bien souvent, les videurs ont une mauvaise réputation mais moi depuis le début j’ai toujours dit : il faut être poli , accueillant et humain. Il y en a qui sont là depuis le début, ils font partie de la famille du Fuse, quand tu arrives ici tu les connais.

Venir au Fuse, c’est un peu comme rentrer à la maison

Andy : Venir au Fuse, c’est un peu comme rentrer à la maison. Qu’importe la couleur de peau, qu’importe l’orientation sexuelle, tout le monde est le bienvenu… personne ne regarde comment tu es habillé. Les gens sont là pour faire la fête et s’échapper de la réalité. Ce qui fait la différence c’est le choix de musique, c’est le staff, c’est l’accueil.

Vincent : c’est la capacité de faire le lien avec toutes les générations ; les nostalgiques des années 90 et les jeunes d’aujourd’hui. […] Mais attention, le Fuse ce n’est pas qu’un héritage avec des nostalgiques des années 90. On est fier de notre héritage, mais on est tourné vers l’avant, le futur. La situation du Covid nous permet de repartir sur d’autres bases et c’est une opportunité.

 

Rassurez-nous, est ce que les clubs sont toujours là ?

Andy : On ne le voit peut-être pas, mais OUI les clubs sont toujours là. On attend avec impatience la ré ouverture. On travaille déjà sur quelques projets. On est déjà occupé avec le projet de l’été, comme l’année passée : le Plein Air by Fuse, on est en contact avec Tour et Taxi et une deuxième édition devrait voir le jour. Après oui, financièrement c’est difficile …mais oui, nous serons encore là après le Covid.

Peter : Ce que l’on observe aussi, ce que c’est plus qu’un Club, c’est une marque. Et ce sont les clubs qui sont devenus des marques qui vont survivre grâce à l’image marketing et le merchandising.

Vincent : Oui et je trouve ça malheureux, je trouve ça dommage qu’à cause de la situation, il n’y ait que les gros clubs qui puissent réellement survivre. Je pense que dans l’éco-système de la nightlife et des clubs, il ne faut pas qu’il y ait des laissés-pour-compte à cause du Covid. On peut survivre nous et c’est tant mieux mais la culture doit être reconnue comme un bien essentiel.

Andy : On peut survivre, on peut organiser des Plein Air by Fuse mais uniquement durant l’été, en hiver ce n’est pas possible. Comme Peter l’a dit, il y a le marchandising ; c’est bien un moment mais c’est loin de payer toutes les factures, le loyer. Ce n’est pas suffisant pour survivre. On espère plus de perspectives et plus d’aides.

affiche Plein Air by Fuse
affiche Plein Air by Fuse © Fuse

Comment avez-vous accueilli l’annonce du premier et du second confinement ?

Andy : Pour nous ça été un choc car on l’a vu arriver de très loin. On se disait au début "ça n’arrivera jamais ici" ou "ils auront trouvé des solutions". On avait vraiment une programmation de dingue au moment où l’Etat nous a sommé de fermer. On s’est vraiment dit "et maintenant ?", bien qu’à ce moment-là on pensait naïvement qu’on pourrait encore faire certaines choses, on avait l’espoir que ça n’allait durer que quelques mois. Et puis ça durait, ça durait et les factures rentraient, on avait le loyer à payer, les factures de soirées précédentes… .

Après quelques semaines sans aides véritables, on a commencé à réfléchir par nous-même. On a pris des initiatives qu’on n’avait jamais imaginé faire avant : ouvrir des terrasses l’été, je pense que c’est quelque chose qu’on va même continuer à faire après le Covid. Un an et deux mois plus tard, on est encore fermé et on continue à chercher des nouvelles idées, de nouvelles solutions et on va se battre…ça finira bien par s’arrêter.

 

Si vous aviez une chose positive à retirer de ces confinements successifs ?

Andy : On s’est réinventé et oui, on a fait des choses dont on ne se sentait même pas capable de réaliser. Comme je l’ai déjà dit : organiser une terrasse pendant trois mois sur un terrain comme Tour&Taxi, c’était extrêmement compliqué car il y a beaucoup de protocoles sanitaires à suivre. On a travaillé très longtemps avec nos équipes pour arriver à réaliser ce projet. Quand on a ouvert la terrasse, on n’en revenait pas nous-même. Maintenant on a l’expérience.

Je pense également à l’expo : en temps normal on n’aurait jamais eu le temps, la place et l’idée de le faire.

Ça nous permet de montrer aux gens d’où on vient, ce qu’on a fait et dans quelle direction on va.

Vincent : Je rajouterai qu’on a encore plus faim pour la réouverture. C’est un peu comme si on appuyait sur un bouton reset et c’est quelque chose qu’on n’a pas la chance de faire souvent dans les clubs et les institutions culturelles. Pas repartir à zéro mais repartir sur des bases nouvelles.

Peter : Je pense que si il y a quelque chose de positif à retirer du Covid, c’est qu’on se rend compte de l’importance des endroits comme le Fuse , de l’importance des gens, des clients. Le DJ est important mais la rencontre avec les autres l’est encore plus. Ça nous montre également que finalement, on n’a pas besoin de ces grands noms bien souvent beaucoup trop chers. 

 Je suis sur qu’au moment où l’on va pouvoir re sortir, l’important ne sera pas le nom du DJ mais bien l’expérience avec l’autre, l’importance du nous

affiche exposition
affiche exposition © Fuse

En quelques mots, en quoi consiste cette exposition ?

Vincent : C’est un regard sur tous les concepts qui ont forgé le Fuse : la Demence, Crossroad, les festivals organisés par le Fuse, KNTXT organisé par Charlotte  de Witte et qui est né au Fuse, Tunnel Party, la City Parade, les légendaires soirées mousse. C’est vraiment mettre en avant les concepts et l’évolution graphique. On a redécouvert des flyers et des affiches collectors, du marketing des années 90 incroyable…

Andy : C’est fou comme à chaque fois qu’on ouvrait une boîte on était vraiment surpris de voir qu’à ce moment-là, quelqu’un avait déjà pensé à faire ça…

Echoing Through Eternity by Fuse, c’est une expo qui s’adresse à tout le monde, une expo à venir faire en famille, l’occasion de se replonger dans le passé glorieux de cette institution culturelle et de poser un regard optimiste sur l’avenir. C’est découvrir, une équipe, une histoire, un bâtiment mythique et une expérience immersive.

 

Un petit mot de fin positif pour ceux qui attendent votre réouverture avec impatience ?

Andy : On est prêt pour vous accueillir et on a pas mal de chouettes projets en tête! Je veux surtout dire merci à tous le monde pour le soutien. On a fait un crowdfunding et les gens étaient vraiment là pour nous …donc nous on sera là pour eux à la réouverture! 

Peter : Moi j’ai ouvert le club il y a 27 ans  et je serai ici de nouveau pour la réouverture et pour m’amuser!

Vincent : Merci du support de toute la communauté qui nous suit, ça compte beaucoup pour nous, et merci à ceux qui vont venir à l’exposition. On essayera de pas les décevoir et de proposer quelque chose de vraiment cool pour la réouverture :) .

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