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Le fisc nippon choque avec une campagne incitant les jeunes à boire plus d’alcool

© Yoshiyoshi Hirokawa – Getty Images

21 août 2022 à 14:56Temps de lecture2 min
Par Bernard Delattre, correspondant à Tokyo

C’est le sujet le plus discuté du moment sur les réseaux sociaux japonais, où il suscite un torrent de commentaires indignés : "Sake viva !", du nom de la dernière campagne en date du fisc nippon, qui vise à inciter les jeunes à consommer davantage d’alcool.

Ces dernières décennies, les recettes fiscales provenant des ventes de boissons alcoolisées ont dégringolé. Les Japonais ne boivent plus que 75 litres de saké, de bière et d’autres spiritueux par personne et par an, contre 102 litres il y a trente ans. Cela s’explique à la fois par la diminution de la population, due à la dénatalité, et par la précarisation du monde du travail nippon. Quatre salariés sur dix n’y occupent qu’un emploi sous-statutaire, irrégulier et si mal payé qu’ils n’ont pas les moyens de faire régulièrement la tournée des bars. C’est le cas de beaucoup de jeunes, au point que seuls 16% des moins de 29 ans et 25% des trentenaires consomment fréquemment de l’alcool.

La dégringolade des recettes des taxes sur les ventes d’alcool

A ces facteurs structurels se greffe l’impact conjoncturel de la pandémie de coronavirus. Les bars et les restaurants ont été contraints de limiter leurs heures d’ouverture et beaucoup de salariés se sont mis au télétravail. Cela a ébranlé un pilier de la culture d’entreprise japonaise : les sorties arrosées entre collègues jusque tard dans la soirée. Pour les caisses de l’Etat, c’est une catastrophe. Les taxes provenant des ventes d’alcool ne représentent plus que 1,7% de l’ensemble des recettes fiscales, contre 5% dans les années 1980. Or, la dette publique nippone équivaut à 262% du produit intérieur brut – record mondial.

Si la campagne "Sake viva !" est si mal accueillie, c’est parce que la chute des taxes provenant des ventes d’alcool est trompeuse. En effet, beaucoup de Japonais ne boivent pas moins mais différemment, et pas plus sainement qu’avant. Pour des raisons économiques, ils se rabattent sur des alcools bon marché, moins taxés, ou sur des alcools forts assurant une ébriété plus rapide.

En outre, malgré la baisse des ventes d’alcool, 67% des Japonais en consomment toujours. Parmi eux, dix millions boivent exagérément, six millions en ont des problèmes de santé, et deux millions sont gravement alcoolo-dépendants. Ces chiffres sont dans l’étiage de ceux d’autres pays à la différence près que le Japon se distingue par son retard en termes de prise en charge médicale de l’alcoolisme : seuls 6% des alcoolo-dépendants sont suivis par des professionnels de santé.

Une alcoolisation solitaire plus dangereuse

Depuis l’apparition du coronavirus et les restrictions imposées aux bars et restaurants, les spécialistes nippons s’inquiètent d’un phénomène grandissant d’alcoolisation en solitaire, qui est souvent plus forte – donc plus dangereuse – car elle se déroule sans contrôle social. Peu avant le lancement de "Sake viva !", d’ailleurs, le ministère japonais de la Santé, affolé, a fait état du doublement, depuis le début de la pandémie, du nombre de patients hospitalisés pour des maladies graves du foie ou du pancréas dues à une consommation excessive d’alcool.

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