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Le fils de Superman bisexuel : c’est de l’info ou "on s’en fout"?

L’orientation ou l’identité sexuelle : c’est privé, on n’en parle pas ?
31 oct. 2021 à 08:02Temps de lecture9 min
Par Un article Inside de Sylvia Falcinelli, journaliste à la rédaction Info

C’est une courte dépêche AFP, sur notre site info, qui aura fait beaucoup réagir. Intitulée "Le nouveau Superman, le fils de Clark Kent, sera bisexuel dans une BD qui sortira en novembre", celle-ci a récolté des centaines de posts Facebook parfois enthousiastes, souvent enflammés. Certains ont dû être supprimés car homophobes. Parmi ceux toujours visibles, on s’arrêtera ici sur un commentaire particulièrement récurrent : le fameux "on s’en fout".

Un commentaire exprimé tel quel ou davantage explicité, comme par exemple par Thomas : "en réalité, ça nous est égal, par contre c’est bizarre que ce soit précisé […] est-ce nécessaire par exemple de préciser que Superman préfère les jus de fraises plutôt que les jus d’orange ? […]".

Ou par Leonzio : "Batman (sic) est un personnage de fiction alors pourquoi souligner sa sexualité, ça commence à bien faire".

Ou Mateo : "En fait que le personnage soit bi, je m’en fous. Ce qui est gênant pour moi, c’est de le préciser et de le mettre en avant […]". Etc.

Alors question : en tant que média d’information, quel sens cela a-t-il de donner un écho – en publiant la dépêche – à un choix scénaristique portant sur les préférences sexuelles d’un personnage de fiction ?

Sachant qu’on l’a déjà fait pour des personnes bien réelles aussi. Comme lors de l’élection d’une femme "ouvertement lesbienne" - disait le titre - à la mairie de Bogota. Ou lors de la présentation au JT du candidat Pete Buttigieg à l’investiture démocrate aux Etats-Unis. Ce qui avait aussi fait réagir. Peut-on parler d’une forme de sensationnalisme ? Est-ce utile/informatif, ou inutile/privé/stigmatisant ?


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres : tout sur la démarche Inside de la rédaction ici


Pour Inside, nous avons posé ces questions à deux observateurs attentifs et concernés au premier chef par les questions LGBT + : Alice Coffin, journaliste féministe, lesbienne et militante, autrice du livre "Le Génie Lesbien" et Tom Devroye, coordinateur de la Fédération des Maisons Arc-en-ciel de Wallonie, lui-même gay et de genre fluide (donc oscillant entre une identité sexuelle de femme et d’homme). Des précisions qu’eux-mêmes jugent nécessaires, et vous allez comprendre pourquoi.

Un super-héros bi, c’est neuf

Indépendamment du jugement qui peut être porté sur l’idée de créer un personnage bisexuel, cette décision elle-même peut être considérée comme un élément d’information. Pas forcément de nature à faire la Une du JT mais à être relayé sur notre site info, oui. En soi, cela témoigne d’une évolution en cours dans la société.

"Si on était depuis toujours habitués à avoir des personnages lesbiens, gays, trans… Il n’y aurait probablement pas de dépêche qui serait créée, tout le monde trouverait ça totalement normal", relève Tom Devroye. En effet.

"Pour moi on est dans une période de transition, charnière, où il y a cette question de la visibilité qui est nécessaire et qui fait réagir. Nos identités sont politiques malheureusement. Peut-être qu’on arrivera dans un monde où ce sera une non-info – mais pour ça il faudrait une égalité en termes de droit, sociétale, et on n’y est pas encore."

Dans les cas des politiques Pete Buttigieg ou Claudia Lopez, la décision d’assumer et d’afficher leur orientation sexuelle prend une connotation politique, au sein de sociétés divisées sur la question – c’est une info. Tout comme la façon dont les populations vont réagir à cette publicité.

"Ça raconte quelque chose d’une société quand même, le fait qu’elle soit élue, ça raconte énormément de choses", commente Alice Coffin à propos de la maire de Bogota.

Au JT, nous avions par exemple montré Pete Buttiwieg embrassant son mari sur scène lors d’un meeting électoral – sans en faire le cœur du sujet mais comme un élément parmi d’autres permettant de dresser le portrait du candidat à l’investiture démocrate. "Ce que je fais en tant que gay, Obama l’a déjà fait en tant que Noir", a confié ce dernier à Alice Coffin (page 110 du Génie Lesbien). " La façon dont il a manié son identité raciale est intéressante. D’un côté c’était très important et pour lui, et pour le pays, qu’il soit le premier président noir, mais en même temps il a utilisé son histoire personnelle comme celle de tous ceux qui se sentent différents, qui ont une différence, mais qui sont transcendés par le fait qu’ils sont américains".

Un sujet du JT a fait le portrait de Pete Buttigieg, vainqueur surprise de la première primaire démocrate dans l’Iowa, ici au moment où son mari le rejoint sur scène lors d’un meeting électoral.
Un sujet du JT a fait le portrait de Pete Buttigieg, vainqueur surprise de la première primaire démocrate dans l’Iowa, ici au moment où son mari le rejoint sur scène lors d’un meeting électoral. RTBF

La situation se serait présentée différemment si les personnes concernées n’affichaient pas leur homosexualité. "Il faut faire ultra attention au outing. C’est inacceptable d’outer une personne qui ne veut pas en parler", abonde Tom Devroye. "Sauf dans les cas où il s’agit de quelqu’un qui lutte contre les droits des personnes LGBTQIA +. Par exemple le député hongrois qui avait travaillé contre ces droits et qui s’est retrouvé à une partouze dans le centre de Bruxelles". La contradiction flagrante entre un discours politique public et des choix privés, dans ce domaine comme dans d’autres, c’est là aussi une info.


►►► A lire aussi : "Lockdown partouze, les dérives autoritaires de la Hongrie affichées au grand jour"


Mais pour nos deux interlocuteurs, ces exemples soulèvent également d’autres enjeux liés à la visibilisation des personnes LGBT +. Des enjeux auxquels une rédaction comme la nôtre est plus attentive qu’auparavant. Tous deux ont d’ailleurs été invités tour à tour à la RTBF pour sensibiliser les journalistes et les autres collaborateurs à la représentation sur antenne des personnes dont l’orientation ou l’identité sexuelles sortent de la norme "hétérosexuelle cisgenre" (c’est-à-dire, dans les grandes lignes, la norme des hommes qui se sentent hommes et qui aiment les femmes ou des femmes qui se sentent femmes et qui aiment les hommes).

Se reconnaître dans les médias

"Je me souviens que quand je regardais la télé etc plus jeune, le fait de ne pouvoir s’identifier à personne, c’était compliqué, il y a un moment où on se sent un ovni", se rappelle Tom Devroye.

Le fait de pouvoir voir certaines personnes auxquelles on peut s’identifier à certaines positions, en fait c’est fondamental pour la santé mentale, le bien-être, le vivre ensemble.   - Tom Devroye

Montrer, c’est inclure. C’est aussi simplement donner à voir une représentation plus juste de la société, dans toutes ses composantes. Une réflexion qu’on retrouve aussi concernant les minorités dites " visibles " ou la présence des femmes sur antenne, dont nous avons déjà parlé sur Inside.


►►► A lire aussi sur Inside : "Notre info si blanche : pourquoi et comment mieux incarner la 'diversité'?" ou "Comptez les femmes expertes sur nos antennes : notre info est-elle sexiste ?"


"Quand on ne le précise pas, on participe à la stigmatisation des personnes LGBT + dans la société qui sont plus anonymes que celles dont on parle dans les articles", estime Alice Coffin. "Je pars du postulat que le préciser va en définitive, par un système de leviers, si je caricature, aider à ce que des ados LGBT + se sentent mieux – on sait que leur taux de suicide est particulièrement élevé".

Car, si notre société évolue, elle ne fait pas (encore ?) la même place à chacun. Discrimination, moqueries, honte, violences restent des réalités pour nombre de personnes LGBT +. 

Il reste difficile de faire son coming out dans de nombreux milieux – celui du footballeur Josh Cavallo, fait ainsi figure de geste courageux et pratiquement pionnier.

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Ce type de coming out, et son relais médiatique, sont essentiels pour Alice Coffin. La visibilisation peut, dit-elle, contribuer à une familiarisation et à partir de là, générer de l’acceptation au sein de la société et donc aussi au sein des familles des personnes LGBT + ("familiarity breeds acceptance", dit la formule américaine citée dans son livre).

C’est aussi pour elle une façon de montrer qu’on peut sortir de la norme et aller bien (en témoigne le sourire serein de Josh Cavallo). Cela peut aider à se projeter dans la vie. "C’est important pour une jeune ado lesbienne de savoir qu’on peut être lesbienne et devenir un personnage public, devenir maire par exemple", illustre-t-elle. "Les parents souvent vont vraiment s’inquiéter : 'je t’aime mais je me fais un sang d’encre car ce sera plus difficile dans cette société'… Donc ces exemples-là sont très importants."

Les hétérosexuels ne connaissent pas le placard

Alors Superman bisexuel, "on s’en fout" ? Et s’il est hétéro, "on s’en fout" aussi ? Pourtant au travers de la question de la visibilisation des LGBTQ +, on en arrive à la visibilité acquise de tous les autres, qui passe inaperçue. C’est ce qu’illustre par exemple ce petit échange sous l’article.

© Tous droits réservés

"On respire tellement l’hétérosexualité comme si c’était l’air même qu’on ne s’en rend pas compte", souligne Alice Coffin. "En termes médiatiques, les journalistes passent leur temps à révéler que quelqu’un est hétérosexuel – sauf qu’on ne s’en rend pas compte. Ils mentionnent la compagne d’un homme politique ou d’un chanteur, au détour d’une photo, au détour d’un article. Quand il s’agit d’homosexualité, ça devient comme une gêne. J’ai connu beaucoup de journalistes qui de bonne foi ne voulaient pas le dire, ou utiliser le mot ‘lesbienne’. Ils pensaient que ça allait aggraver les choses, que ça ne se faisait pas, que c’était stigmatiser la personne."

D’où de fréquentes circonvolutions, observe-t-elle, du moins dans les médias français, y compris quand la personne concernée ne cache pas du tout son homosexualité. Comme dans le cas du chanteur Eddy De Pretto, interviewé par Laurent Delahousse qui l’interroge sur son homosexualité sans prononcer le mot… ‘homosexualité’.

C’est le journaliste qui le remettait au placard en quelque sorte. Les journalistes verrouillent les portes du placard, les remettent dedans car eux trouvent ça gênant… - Alice Coffin.

A voir dans cette vidéo au second degré de l’AJL (Association des journalistes lesbiennes, gays, bi.e.s, trans et intersexes).

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"Le fait qu’Eddy de Pretto soit gay, c’est une information publique et qui ne devrait pas être considérée comme sensible ou problématique", renchérit Tom Devroye. Qui souligne que la France n’est pas la Belgique : "Il y a une particularité française au niveau sociétal et donc au niveau médiatique. Au niveau de l’acceptation des thématiques, au niveau législatif, sociétal, les Français sont plus lents. En Belgique, il y a des moments où je ne suis pas content mais y’a pas photo, on a plus de chance."

Y a-t-il chez nous des nécrologies comme celles relevées par Alice Coffin, où l’homosexualité de personnalités ne le cachant pourtant pas est suggérée de façon ambiguë, avec "des sortes de jeux de mots, de clin d’œil, de la connivence" ?

"Ce qui serait étrange c’est que ce soit rappelé à chaque fois", dit-elle. "S’il y a déjà eu des articles, on ne va pas le répéter à chaque fois, mais ce n’est pas le cas quand on annonce une nomination, la mort – ce sont des événements uniques, on peut le rappeler là."

Chez nous, c’est ce qui s’est passé lorsque Petra De Sutter est devenue ministre, la première ministre transgenre de Belgique et même d’Europe. "C’est important de l’avoir dit. Et maintenant quand on parle d’elle, on en parle en tant que vice-première ministre et on ne va pas à chaque fois rappeler qu’elle est transgenre. Maintenant c’est une ministre comme une autre et on va la juger sur ses actes", salue Tom Devroye. De fait, on le mentionne désormais quand c’est éclairant par rapport aux questions que nous lui posons, donc pas systématiquement.

Revoir le sujet JT consacré à la parité dans le gouvernement De Croo (1er octobre 2020) :

Gouvernement fédéral : parité hommes-femmes

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Pour la petite histoire, au JT, nous avions un moment hésité à faire un sujet sur le fait que cette désignation n’avait justement pas particulièrement fait les gros titres… avant d’estimer qu’un tel sujet serait justement contradictoire avec ce qu’il voulait montrer ("ce qui aurait été amusant", sourit Tom Devroye). Ce genre de réflexion reflète aussi la société dans laquelle nous évoluons, en Belgique.

Diversifier nos citoyens lambdas

En dehors du cas des personnalités, selon nos deux interlocuteurs, il reste du boulot pour intégrer tous les profils dans nos sujets plus généraux. Pourquoi pas un couple de papas pour la prochaine rentrée des classes ? Mais il faut dire que l’identité ou l’orientation sexuelle d’une personne ne sont pas forcément visibles, ce qui complique la donne (par rapport à la mise sur antenne de minorités dites "visibles" justement, comme les personnes perçues comme non-blanches). "On ne milite pas pour une société où, avant de parler, chaque personne devrait donner toutes ses caractéristiques, on peut se focaliser sur le fait qu’une personne est étudiante sans retracer son arbre généalogique et toute sa vie", précise Tom Devroye.

"Ça doit toujours être une politique générale de la rédaction, d’avoir un œil sur le contenu global qu’on propose sur une année sur ces sujets-là. C’est compliqué de juger un article", estime pour sa part Alice Coffin.

Pour eux, au-delà du choix de nos témoins, nous pourrions déjà veiller à poser nos questions de façon plus ouverte. Par exemple, parler de "la personne qui partage votre vie" sans présupposer s’il s’agit plutôt d’un amoureux ou d’une amoureuse, ce qui permettra à notre interlocuteur ou interlocutrice de nous répondre sans avoir à se demander s’il ou elle doit commencer par nous démentir.


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume - et un peu de recul - pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : là. Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici. 


 

 

 

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