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Le familistère de Guise : une utopie qui a de l’avenir

Le familistère de Guise : une utopie qui a de l’avenir
21 janv. 2022 à 05:305 min
Par Isabelle Palmitessa

Découvrir ou redécouvrir le Familistère de Guise, une bonne idée en ce début d’année. D’abord parce que Guise est à deux pas de la frontière belge (en Thiérache, près de la Botte du Hainaut) et ensuite parce que ce Familistère construit à partir de 1859 reste moderne et inspirant.

Pour décrire le lieu, on peut commencer par l’étymologie : un familistère, c’est littéralement une habitation pour les familles. Mais en ayant dit ça, on est loin d’avoir décrit l’ensemble des bâtiments imaginés par Jean-Baptiste André Godin. Amélie Godebert, directrice de la Régie du Familistère connaît dans les moindres détails la vie de l’homme dont le fantôme rôde ici partout. "Parler de Godin ? Mais par quoi commencer ? C’est l’homme aux mille idées, aux mille brevets".

Pour faire bref, disons que Monsieur Godin, c’est le personnage qui a tout construit ici. D’abord l’utopie. Depuis sa jeunesse et sa prise de conscience des conditions de vie des ouvriers de son époque, Jean-Baptiste Godin n’a jamais cessé de réfléchir à un modèle de société dans lequel l’ouvrier occuperait une place centrale.

Mais Godin, c’est aussi un génial inventeur. Peu scolarisé, issu d’un milieu modeste, c’est un parfait autodidacte. Inspiré par les propriétés de la fonte, il a l’idée géniale de fabriquer de poêles cuisinières avec ce matériau. Le succès est rapide, il permet au jeune patron de constituer une fortune et de se lancer dans la concrétisation de son utopie. D’abord séduit par les idées de Charles Fourier, Godin va engloutir une partie de sa fortune dans un projet de phalanstère au Texas. Cette aventure se transforme en échec cuisant mais ne décourage pas Godin. Il décide d’imaginer son propre modèle sociétal et de le réaliser dans sa région, en Thiérache d’origine.

La cour du pavillon central
La cour du pavillon central RTBF

Le résultat, c’est le familistère qui est aujourd’hui sous nos yeux. Un bâtiment en U, aux faux airs de château. Un palais ouvrier dont Amélie Godebert nous décrit les fonctions : "Idéologiquement, un palais ouvrier est destiné à offrir à ses habitants ce que Godin appelle les équivalents de la richesse, il y en a quatre : l’éducation, les loisirs, le confort et l’hygiène" explique Amélie. Dans le Familistère, où logent à l’époque 500 familles (un tiers des ouvriers de l’usine, sur base volontaire), cela se traduit par la mise à disposition d’appartements lumineux, aérés, carrelés, chauffés. Pour ce qui est des loisirs, les Familistériens disposent d’un théâtre, de jardins, d’une piscine. Il existe aussi une crèche, un économat et des services où l’économie circulaire est valorisée. Quant à l’éducation, c’est un des socles de la pensée de Godin. Dans son usine, il n’y a pas d’enfants au travail. Garçons et filles des familles ouvrières vont à l’école jusqu’à 14 ans au moins. A l’usine, les ouvriers de Godin sont aussi mieux traités qu’ailleurs avec un meilleur salaire et un jour de congé par semaine, le dimanche.

Rien à voir donc avec les conditions de vie des ouvriers de l’époque : logements sombres, terre battue, malnutrition, espérance de vie limitée et travail 7 jours sur 7.

Jean-Baptiste Godin serait-il un patron paternaliste qui choie ses ouvriers pour mieux les contrôler ? Amélie Godebert répond par la négative : "On n’est pas dans une cité ouvrière ici, on est dans une nouvelle société. Godin estime que la société de son époque dessert l’ouvrier alors que l’ouvrier est le rouage essentiel de la société. Avec son familistère, il cherche à rétablir un ordre qu’il ne peut pas rétablir au niveau de l’ensemble de la société". Godin agit donc en créant un modèle, espérant qu’il va inspirer d’autres patrons, d’autres villes, ce qui n’arrivera pas. "Il n’est pas dans la contrainte, il est dans la proposition" précise Amélie Godebert.

Le buste de Jean-Baptiste André Godin
Le buste de Jean-Baptiste André Godin RTBF

L’héritage de Godin

Le Familistère a fonctionné durant 150 ans. Le concept a survécu à Godin grâce au fait que l’ingénieux patron avait transformé son entreprise et son familistère en coopérative, quelques années avant son décès. Le déclin viendra cependant à la fin des années 60 lorsque l’usine sera revendue à un concurrent.

Le sauvetage du patrimoine social et industriel arrivera une vingtaine d’années plus tard. Le Conseil de département rachète l’ensemble du site du Familistère à la fin du 20e siècle. A ce moment-là, les bâtiments de service sont en ruine, les logements, qui furent d’avant-garde au 19e siècle, ne correspondent plus aux critères de confort du 20e. Cependant, les bâtiments principaux sont toujours là, la force des idées aussi. Le site est rénové, réaménagé, sauvé.

Aujourd’hui, les visiteurs peuvent voir le pavillon central transformé en musée. On y trouve, comme dans les ailes gauche et droite, une immense cour centrale surmontée d’une verrière et entourée de plusieurs étages d’appartements donnant sur des coursives. Dans une autre partie du "palais", l’appartement de Monsieur Godin (il vivait dans son Familistère) propose une exposition permettant de mieux faire connaissance avec l’homme, le patron, l’inventeur, le penseur.

Et puis il reste quelques habitants, une douzaine de familles qui permettent de qualifier le Familistère de "seul musée habité de France".

Cet héritage devrait se développer dans les années à venir. L’aile gauche va être rénovée afin d’accueillir de nouveaux locataires. Maxime Dequecker explique que cela se fera dans l’esprit du Familistère : "un lieu où on se rencontrer, avec une certaine entraide entre les gens, pour que l’on se connaisse et que l’on partage des choses". L’aile droite, elle est déjà rénovée. On y trouvera bientôt un hôtel, un bar-restaurant, un fab lab et un campus dédié à l’économie sociale. "Un espace de formation inspirant, avec une mixité des publics" ajoute Maxime.

Le théâtre est devenu aujourd'hui un centre culturel actif
Le théâtre est devenu aujourd'hui un centre culturel actif RTBF

Mais l’héritage de Godin, c’est aussi ce joli théâtre à l’italienne qui accueille une saison culturelle et qui est flanquée de part et d’autres des écoles primaire et maternelle. Des écoles qui n’ont jamais cessé d’accueillir des élèves depuis leur création au 19e siècle. Car en matière d’éducation, le patron utopiste était aussi un avant-gardiste, partisan de l’école mixte avant tout le monde, il n’a pas eu peur de choquer ses contemporains en accueillant filles et garçons dans les mêmes classes.

Christian Noisette a grandi au Familistère de Guise et il est devenu par la suite directeur des écoles. Il témoigne de la chance pour les écoles de disposer d’un théâtre. L’ancien instituteur explique qu’à l’époque de Godin, le théâtre était utilisé pour des spectacles mais aussi comme lieu de débat d’idées entre Familistériens. "Godin mettait un point d’honneur à former les enfants à l’expression orale pour qu’ils puissent plus tard exprimer leurs idées et les défendre au sein du Familistère", raconte Christian.

Christian Noisette est actuellement retraité et il est devenu guide au Familistère. Un guide témoin qui n’hésite pas à truffer ses explications historiques d’anecdotes vécues.

>> Ecoutez ci-dessous le reportage radio réalisé au Familistère de Guise

Le Familistère de Guise

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