Déclic

Le Dry January serait une forme d’alcoolisme selon certains philosophes

Le Déclic Philo de Bertrand Henne

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Le fameux Dry January, mois sans alcool, doit aider à mesurer notre relation à l’alcool. La question est très sérieuse car de nombreux philosophes ont travaillé sur ce thème, sur celui de l’addiction et de l’abstinence. Leurs réflexions influencent beaucoup la manière dont nous pensons et peuvent être transposées sur l’intérêt ou non d’un sevrage d’un mois.

L’alcool est un problème de société identifié déjà depuis de nombreux siècles. Il suscite une réflexion profonde sur les addictions. On pense à la célèbre association d’origine américaine, les alcooliques anonymes, qui invite par exemple tous les participants à leur programme à réciter comme un mantra la prière de la sérénité, attribuée à un pasteur américain.

"Dieu, donne-nous la grâce / d’accepter avec sérénité / les choses qui ne peuvent être changées / le courage de changer celles qui devraient l’être / et la sagesse de les distinguer l’une de l’autre".

Les stoïciens : reconnaître qu’on ne peut pas tout changer

Cette prière est très importante pour les alcooliques. En effet, il faut se rendre compte ce qu’on ne peut pas changer, qu’on vit dans une société où l’alcool coule à flots, que nous ne sommes pas tous égaux devant l’alcool. Une situation qu’il faut accepter pour changer ce qui peut être changé.

Cette prière est en fait un copié collé d’un texte d’un philosophe, un empereur philosophe stoïcien : Marc Aurèle. On lui doit ceci : "Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé / le courage de changer ce qui peut l’être ; et la sagesse de distinguer l’un de l’autre".

Rester stoïque devant l’alcool serait la clé : assumer seulement sa part, et supporter ce qu’on ne peut pas changer. Les stoïciens seraient donc plutôt en faveur du Dry January.

Les épicuriens… contre l’alcool

Dans la Grèce antique, les stoïciens n’étaient pas les seuls à se préoccuper des méfaits de l’alcool. On pense bien sûr aux épicuriens.

Toutefois, ce courant de pensée fait figure de faux ami. Epicure basait, il est vrai, toute sa philosophie sur la recherche du bonheur. C’est un hédoniste, mais pour lui le bonheur n’est possible qu’en se contentant de l’essentiel et en repoussant tous les plaisirs qui ne sont ni nécessaires, ni naturels. La vie épicurienne est donc une vie ascétique : boire de l’eau, manger des plats simples, rejeter le superflu. Etre un épicurien, c’est donc, contre toute attente, être en faveur du Dry January.

Les autres philosophes grecs se délectent de l’alcool

Cependant, la Grèce est une civilisation du vin. In Vino Véritas, attribuée au Romain Pline l’Ancien, semble prise au pied de la vigne.

Chez Platon le vin coule lors du fameux Banquet, un de ses plus célèbres dialogues. Néanmoins, lors ce banquet, un homme ne boit pas, Socrate, le philosophe chargé d’établir la vérité. Il y a discussion.

Aristote aimait quant à lui beaucoup le vin : il prônait le juste milieu, entre l’ascétisme et la démesure, il y a la tempérance qui est une vertu cardinale. Pas d’excès donc, ni dans l’abstinence ni dans l’ivrognerie.

L’alcool entraîne la décadence de la civilisation occidentale selon Nietzsche

Outre les Grecs, d’autres grands noms de la philosophie ont livré leur analyse sur l’alcool, comme Nietzsche, certainement en faveur du Dry January.

Ayant bu étant jeune, il est devenu abstinent. Il conseillait de ne pas boire l’alcool pour ne pas s’embrouiller l’esprit et respecter la vie. Mais plus qu’un conseil d’hygiène personnelle, il considère aussi que l’alcool est un facteur de décadence de la civilisation occidentale qu’il rejette dans le Gai Savoir : "Peut-être le mécontentement des Temps modernes en Europe vient-il de ce que nos ancêtres, à travers tout le Moyen-Age, grâce à l’influence du goût germanique sur l’Europe, étaient adonnés à la boisson : Moyen ge, cela veut dire empoisonnement de l’Europe par l’alcool".

On passera sur l’origine méditerranéenne du vin, mais c’est ce que pensait Nietzsche…

Le Dry January… une forme d’alcoolisme ?

Quelques siècles avant, Spinoza considérait que le désir était la nature profonde de l’être humain, mais que ce désir est parfois perverti dans ce qu’il appelle les passions. C’est quand le désir s’incarne dans un objet qui devient nécessaire au bien être. Un désir qui nous apparaît comme un besoin. Et l’être humain passionné, addict est passif, il subit sa passion.

C’est une thèse très répandue parmi les psychothérapeutes et les addictologues. Cette idée qu’un alcoolique ne cherche pas l’alcool, il cherche le désir de l’alcool, il adore arrêter de boire chaque jour pour mieux reprendre un verre.

Le philosophe contemporain français Gilles Deleuze, disait que l’alcoolique cherchait toujours le dernier verre, "un dernier pour la route". Mais qu’il s’arrêtait toujours à l’avant-dernier verre, pour pouvoir recommencer le lendemain et créer une dynamique du désir.

Trouver vraiment le dernier verre, c’est le cauchemar de l’alcoolique car forcément, cela signifie qu’il arrête, qu’il devient abstinent. Ce qu’a décidé Deleuze d’ailleurs à la fin de sa vie.

Ce que nous dit Deleuze sur le Dry January c’est que peut-être, ce mois d’arrêt est encore une forme d’alcoolisme. Si on arrête pour sentir qu’on est capable d’arrêter, mais pour mieux prendre du plaisir à recommencer en février.

Le Dry January c’est donc un avant-dernier verre. Mais posez-vous la question : et si c’était vraiment le dernier ?

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