Environnement

Le djihadisme, "ennemi numéro 1" des éléphants d'Afrique de l'ouest

© J. Linchant

On vous emmène dans les vastes étendues de la savane africaine... Là où l'on trouve, notamment, la plus grande population d'éléphants d'Afrique de l'ouest. Des zones en principe protégées mais qui, depuis quelques années, ont vu divers groupes armés s'installer. Elles échappent aujourd'hui de plus en plus au contrôle des Etats, si bien que leur faune est finalement davantage menacée par le djihadisme que pas le changement climatique. C'est le constat que détaille une étude scientifique inédite, parue le mois dernier dans le Global Environmental Change, une des plus prestigieuses revues des sciences de l'environnement.

Le parc du W, un patrimoine menacé au coeur de la savane 

L'étude s'est concentrée sur ce qu'on appelle "le parc du W", une immense réserve naturelle, patrimoine mondial de l'UNESCO, à cheval sur trois pays africains, bordée de parcs nationaux: le Bénin, le Niger et le Burkina Faso. Trois pays qui ont aussi en commun la présence de groupes djihadistes contrôlant certaines parties de leur territoire, avec toutes les conséquences que l'on connaît sur les populations locales. Ce que l'on connaît moins, c'est leur impact sur cet écosystème de savane, le plus grand d'Afrique de l'ouest.

Le monde comme il va

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Cédric Vermeulen, professeur à la faculté de Gembloux Agro-Bio Tech et à Kinshasa en RDC, a participé à cette étude internationale. Il est notamment spécialiste de la gestion des parcs nationaux en Afrique. Il explique pourquoi ils se sont intéressés au djihadisme: "Parce que soudainement, en deux, trois ans, tout le parc du W, surtout côté Burkina, a commencé à tomber petit à petit. Il y a eu des attaques de postes forestiers, les titulaires de droits de chasse ont été attaqués, les dispensaires, les écoles... Et petit à petit, tout ce qui représentait l'Etat est tombé. Des centaines de gens se sont déplacés. Tout ça s'est fait dans le silence et le déni du Burkina Faso comme de la communauté internationale".

Au Burkina Faso, plus de 40 % du territoire est aujourd'hui occupé par des groupes djihadistes, liés à Al-Qaida et à l’Etat islamique. Au Niger, il faut y ajouter la secte islamiste Boko Haram. Jusque là relativement épargné, le Bénin, au nord du pays à sa frontière avec le Niger, est lui aussi confronté la menace djihadiste, depuis plusieurs mois déjà. Aujourd'hui, c'est plus de la moitié du territoire de ce parc transfrontalier qui échappe au contrôle des Etats. Un parc d'environ 33 000 km², dont 62% est désormais sous le contrôle de groupes extrémistes violents.

Etude "Conservation science and policy should care about violent extremism"

Au nord de la République centreafricaine, on est passé de 30 000 éléphants à une dizaine

Concrètement, le territoire a été cartographié avant/après, les incidents liés à la sécurité relevés et croisés avec des données de conservation. Cédric Vermeulen détaille le principal enseignement de cette recherche: "La première menace concerne les éléphants. Au nord de la République centreafricaine, on est passé de 30 000 éléphants à une dizaine! Ils ont tous été massacrés par des groupes violents qui ont utilisé leurs défenses pour financer leur guerre. Notre première grande crainte, c'est que va devenir cette immense population d'éléphants sous l'emprise du djihadisme?", s'interroge-t-il alors que l'ensemble du parc accueille 85% des éléphants de savane.

La présence djihadiste a évidemment d'autres conséquences sur ces zones protégées. On parle beaucoup de faune mais la flore est également impactée, la déforestation étant en moyenne quatre fois importante en zone de conflits. Et puis, certains acteurs de ces zones se repositionnent aussi, en fonction de leurs intérêts et peuvent bousculer tout un équilibre:

"Les espaces et ressources sont disputées en Afrique de l'ouest entre agriculteurs, pasteurs, éleveurs. Et pendant le temps d'une occupation d'une zone protégée par le djihadisme, on peut avoir des phénomènes irreversibles. C'est-à-dire des gens qui vont installer des villages, des champs, qui vont occuper le terrain avec des boeufs. Or on sait que partout où il y a des grandes densités de bétail, la faune chute. On sait aussi que dans certaines aires protégées, les djihadistes ont armé des groupes de braconniers pour les fournir en viande et à nouveau en sources de revenu", explique le professeur Vermeulen déplorant une situation très préocccupante.

Le braconnage, une activité souvent favorisée dans les zones contrôlées par les groupes armés.
Le Lycaon, une des espèces menacées par les conflits armés.

Quelle place pour la science en zone de conflit?

Conséquences sur la faune et pression sur les espaces disponibles pour la conservation, dans un complexe qui pourtant sert de refuge à toute une série d'espèces déjà menacées: lamantin d’Afrique, guépard, lion ou léopard. Les enjeux sont grands, et les pistes de solution étroites. Pas de solutions clé sur porte, tant que le contrôle de ces espaces continue à échapper aux Etats. Pour le spécialiste, il est important que les services de sécurité, humanitaires et liés à la conservation travaillent de concert, avec l'engagement des communautés locales mais aussi le maintien du soutien international:

"A partir du moment où il y a conflit, la science s'éteint, la radio scientifique s'éteint. C'est-à-dire qu'il n'y a plus personne pour parler, témoigner et produire de la science. C'est la question que nous posons aussi dans cet article: quelle est la place de la science en zone de conflit? Il ne faut pas que la science s'éteigne en zone de conflit. Il faut que tout ce qu'on peut continuer à faire se maintienne: des inventaires aériens, si les avions ne sont pas menacés par des tirs, continuer à appuyer les scientifiques locaux, en continuant à payer leurs salaires, à les former, même s'ils sont repliés dans les capitales. En résumé, en maintenant l'espoir".

Finalement, ce qui menace le plus la faune de ces espaces à court terme, pour Cédric Vermeulen, ce n'est pas tant le changement climatique que l'emprise grandissante des groupes armés sur ces zones protégées: "La faune, actuellement, va disparaître bien plus rapidement en raison du braconnage et/ou des conflits armés. Les éléphants, antilopes, lions... Le changement climatique n'aura même pas le temps d'agir", avertit le professeur. Un constat interpellant porté jusqu'à la dernière conférence internationale pour la paix à Genève pour intégrer plus largement cette dimension environnementale à la résolution des conflits.

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