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Le Coronavirus a remis les jeunes face à la mort : "Je me suis fait beaucoup de souci pour mes proches"

Le Coronavirus a remis les jeunes face à la mort : "Je me suis fait beaucoup de souci pour mes proches"
06 juin 2021 à 10:168 min
Par Annick Merckx

"Cette épidémie m’a reconfrontée à tous les deuils que j’avais connus avant, et il y en a eu quelques-uns ! Je ne m’y attendais pas… Et, franchement, ça n’a pas été facile. Comme j’étais seule tout le temps, j’y pensais. D’ailleurs, je suis quelqu’un qui pense tout le temps. Et je me suis beaucoup tracassée pour mes proches."

Sarah a 21 ans. Etudiante, elle considère qu’elle est bien plus apte à écouter qu’à parler. Parler d’elle en particulier. "Mes grands-mères m’aident à me remettre en question. Elles sont là. Les perdre serait un drame pour moi. Mais elles, elles n’ont pas peur de la mort. C’est difficile à entendre."


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Avec la pandémie, la mort plutôt mise à distance dans notre société s’est retrouvée au centre : "Il y a eu la terrible comptabilité", explique Fabienne Glowacz, docteure en psychologie et professeure à l’ULiège. "Le comptage des décès, quotidien au début, et puis l’actualité du Covid, vue par le prisme médical, et cette impuissance. Et c’est venu se confronter avec un certain sentiment d’invulnérabilité de l’adolescence, une sorte de toute-puissance qui a été mise à mal. La finitude a très peu pu être explorée depuis un an. Un jeune en construction est aux prises avec des questions identitaires, le sens de la vie, le sens de la mort".

Le nombre de morts ? Ça m’angoisse

Si Sarah n’est plus tout à fait une adolescente, à la Maison des Jeunes du Pery, à Liège, ils sont nombreux entre 17 et 20 ans, à avoir dû tout à coup "se poser" face à la question envahissante du Covid et de ses conséquences. "En fait, raconte Antoine, mi-figue, mi-raisin, je me suis demandé si on était dans un film de science-fiction. Là j’en rigole, mais ce n’est pas drôle. Le nombre de morts ? Ça m’angoisse. Et le fait que ça touche tout le monde.

"Au début, j’écoutais les infos, mais maintenant je zappe, trop de stress. J’ai eu un test positif. Je suis resté confiné, tout ça. Mais je n’ai pas été malade. Ma mère m’amenait à manger, je gardais les distances. Je me suis demandé un moment si j’allais mourir, puis je n’ai plus voulu y penser, mais franchement, j’avais peur de contaminer mes proches."

Peur pour moi ? Non, moi, je suis jeune

La plupart de ces jeunes disent avoir plutôt craint pour leurs parents, ou grands-parents. Plusieurs ont été positifs au Covid, mais sans être malades. Ce qui renforce leur sentiment de ne pas être particulièrement une cible de la maladie. Moustafa, fataliste, dit même : "C’est chaud, c’est une vraie maladie, beaucoup de gens sont morts. Pas autour de moi, heureusement. Peur pour moi ? Non, moi, je suis jeune et puis, si ça doit arriver, ça arrivera. C’est Dieu qui décide !".

"Je ne suis pas certaine que les ados appréhendent le risque de mort pour eux-mêmes", renchérit Fabienne Glowacz. "On s’est d’ailleurs retrouvé dans une situation où la mort à travers les chiffres était 'désaffectisée'. En parallèle, les jeunes étaient confrontés à des personnes dans leur entourage qui étaient atteintes, et là, on était très fort dans l’affect. Ils ont dû naviguer entre les deux."

Se poser la question du sens de la vie et de la mort

Comme en temps de guerre, poursuit Fabienne Glowacz, les récits traumatiques viendront après, "mais les ados, ils se développent maintenant ! A côté des chiffres et des statistiques, il est important pour un jeune de se poser la question philosophique du sens de la vie, de la mort ; dans certains milieux, la question aura sans doute pu être abordée en famille, voire à l’école."

"Moi, dit Mitch, j’ai trouvé mes parents ultra-stressants : ils regardaient les infos, tout le temps, j’ai regardé avec eux au début, puis j’ai arrêté. Ce n’était plus possible, et je trouvais qu’ils manquaient de recul, d’esprit critique".

"Ce qui les a frappés, poursuit Fabienne Glowacz, c’est l’impuissance du monde adulte dans cette guerre contre le virus. Et ça a conduit à une remise en question, une fragilisation et un sentiment d’insécurité."

Isolement

Discrets sur leurs sentiments profonds, les ados de la maison de jeunes liégeoise évoquent cependant leur isolement. Privés d’école, de loisirs, enfermés chez eux, en famille, parfois nombreuse, ils se réfugiaient devant leurs écrans. Joao parle de vrai "repli sur soi" Certains transgressaient un peu les règles. Pas Hanas, cependant, ultra-vigilant, qui souligne que, oui, les règles étaient strictes, mais qu’il les a respectées au mieux. "Peut-être qu’il y a eu des contradictions dans les consignes, mais si chacun n’en fait qu’à sa tête, ça mène à quoi ?"

Au premier confinement, tout allait bien

Théo, étudiant, raconte son cheminement durant toute cette période du Covid : "Au premier confinement, tout allait bien. Confiné dans mon kot, à l’écart de la ville, seul, j’étais bien. J’ai fait plein de trucs pour moi. Je me suis concentré sur mes études, et j’ai très bien réussi. En été, j’ai revu mes amis, ma famille, qui habitent en France. Et puis je suis revenu en Belgique, et il y a eu la deuxième vague. Et j’ai plongé".


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Pas de stage ("des centaines de demandes envoyées, pas de réponse, ou des réponses négatives") pas d’amis en Belgique ("forcément, je ne connaissais encore personne à mon arrivée ici"), la famille au loin. "J’ai tout remis en question. J’ai dû demander de l’aide. Et j’ai pu, petit à petit me reconnecter à moi-même, ou en tout cas à une partie de moi, liée à une série de deuils que j’avais vécus et que j’avais étouffés".

Une prise de conscience de sa propre fin

Il y a eu son grand-père, en EHPAD (maison de repos), décédé récemment, "et que j’ai pu tout de même aller voir, malgré la pandémie, et puis que j’ai pu enterrer. Un moment où j’ai pris la parole, et une prise de conscience de ma place dans la famille".

Et une prise de conscience aussi de sa propre finitude. "Je suis atteint, comme mon père et mon grand-père, d’une affection génétique qui touche l’estomac. Il faudra que je me fasse opérer, bientôt. J’ai vu mon père – décédé récemment également – souffrir, je ne veux pas de ça pour moi. J’ai encore un peu de temps devant moi, sait-on jamais ?"

Ramené à ses propres deuils

Tout comme Sarah, la pandémie et le nombre de morts égrenés jour après jour, le confinement, la solitude l’ont ramené à ses propres deuils. "A présent, je me dis qu’il me faut sauter le pas du retour vers les contacts sociaux. Ça n’a jamais été simple pour moi, mais là, je suis prêt. On rêve de vivre notre âge (22 ans, ndlr) éternellement : mon introspection m’a reconnecté à mes émotions. Et je veux pouvoir jouir de ma vie, et de ma liberté."

On observe beaucoup de décompensations, de déstructurations, de dépressions chez les jeunes, relève encore Fabienne Glowacz. Un constat général, déjà souligné, et noté également au Centre de prévention du suicide : "Un nouveau public jeune nous a contactés, dit Deborah Deseck. Nous avons même mis en place momentanément une plateforme d’accompagnement des appelants. On s’est rendu compte que les jeunes ne parlent pas forcément de leur détresse à leurs parents, car ils sentent leurs parents en difficulté. Des jeunes ont été brisés dans leur élan. Il y a une perte de repères, une lassitude, avec toutes les conséquences que ça peut avoir".

J’ai perdu mon beau-père, maintenant, j’ai peur pour ma mère

Salma, 15 ans, a perdu son beau-père du coronavirus au début de cette année. "Franchement, c’est toujours difficile pour moi d’en parler. Je l’aimais bien, mais le drame, c’est pour ma mère. Je ne sais pas trop quoi faire pour l’aider. Je vois bien qu’elle fait des efforts pour moi, qu’elle essaie de tenir le coup. On est là toutes les deux, un peu perdues.

"Et maintenant, j’ai peur pour elle. Peur qu’elle tombe malade, qu’elle disparaisse à son tour. Mais je ne peux pas en parler avec elle. Mon année scolaire est foutue, je n’arrive plus à me concentrer. Et je n’en peux plus d’entendre parler du Covid."

Différent pour les enfants

Pour les enfants, cette période de deuil collectif a encore été vécue différemment : "Les enfants ont du mal à comprendre la notion de mort, note Emmanuelle Zech, docteure en psychologie, et professeure à la faculté de psychologie et des sciences de l’éducation à l’UCLouvain. Qu’un être vivant ne respire plus, n’ait plus faim, plus chaud, plus froid… C’est petit à petit que cette notion est intégrée. Tout comme la notion que tout le monde, y compris soi, meurt un jour".

Coraline a deux filles de 5 et 8 ans. Leur papa est décédé du Covid. "Ma maman est décédée il y a un an et demi. Elles ont compris qu’elle ne reviendrait plus. Est-ce accepté ? Je ne sais pas. La petite m’a dit en tout cas à la mort de son papa : 'Ah ben il va préparer les cadeaux avec Saint-Nicolas et Père Noël alors'. Elle voit des signes, une petite plume tombée par terre – 'Ah c’est de papa !'. Elle a trouvé le moyen de faire perdurer l’âme de son papa. Mes filles sont extraordinaires."

Les adultes ne veulent pas encombrer les enfants

Hors cas particuliers, et dramatiques, il y a une angoisse latente générée par le nombre de morts annoncées. "Les adultes ne veulent pas encombrer les enfants… Mais les parents le sont, encombrés !, poursuit Emmanuelle Zech. Donc ça génère une tension : on essaie de les protéger, mais il n’y a pas toujours besoin de ça. Avant (ou ailleurs), le mort était veillé à la maison… Et les enfants étaient, naturellement, de proches témoins des fins de vie."

Réinstaller les rites

Pour Fabienne Glowacz, quand la vie va vraiment reprendre, il va falloir accompagner les jeunes. En réinstallant les rites, et en évaluant comment, collectivement, mettre sur pied un dispositif d’accompagnement pour le séquençage de leur vie. "Un traumatisme, une crise majeure peut déboucher sur une réelle pulsion de vie, une résilience."

"Il faudra des espaces de réflexion, il faut de la nourriture à penser. Les jeunes en sont avides. Des angoisses ont été activées, ou réactivées, chez les ados et les jeunes adultes.

Miser sur la force vitale des jeunes

"Touchés dans leurs fondamentaux, face aux questions existentielles, à l’impuissance sociétale et médicale, les jeunes se retrouvent face à des questionnements, qui peuvent amener des engagements. Et il faut les accompagner !"

"Offrir un soutien réflexif, pédagogique, économique, un accompagnement à la citoyenneté… Ce sont des choix politiques, il nous faut miser sur les jeunes et leur force vitale."

Un véritable choix de société.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux personnes mortes pendant la pandémie de Covid-19. Nous avons voulu expliquer les données chiffrées publiées par les sites de référence alors que la barre des 25.000 morts du coronavirus a été franchie ce samedi 5 juin. Au-delà des chiffres, nous vous proposons des témoignages et une immersion dans différents milieux professionnels particulièrement confrontés à la pandémie, parce que les chiffres ne sont pas que des chiffres et qu'ils renferment des histoires.

Samedi 5 juin 2021 :

Dimanche 6 juin :

Lundi 7 juin :

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