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"Le charme douloureux des ébauches", un spectacle pour faire revivre l’œuvre de la poétesse Renée Vivien

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02 mars 2022 à 09:03Temps de lecture5 min
Par Camille Wernaers pour Les Grenades

Comment oublier le pli lourd

De tes belles hanches sereines,

L’ivoire de ta chair où court

Un frémissement bleu de veines ?

 

Et comment jamais retrouver

L’identique extase farouche,

T’oublier, revivre et rêver

Comme j’ai rêvé sur ta bouche ?

Ce poème a été écrit par Renée Vivien, dans son recueil Études et Préludes. De son vrai nom Pauline Mary Tarn, cette poétesse britannique de langue française a vécu à la fin du 19e et au début du 20e siècle. Elle est bientôt mise à l’honneur dans un spectacle, joliment intitulé Le charme douloureux des ébauches, du projet artistique bruxellois Thalie envolée. Ce nouveau projet entend rendre la poésie accessible aux spectateurs et spectatrices modernes, sous forme d’enregistrements ou de spectacles.

"Quand on m’a proposé de faire un spectacle au sein de ce projet, j’ai décidé de rendre, à nouveau, visible Renée Vivien. Je l’ai découverte à mes 19 ans, je n’avais jamais entendu parler d’elle auparavant", explique Eve Louisa Oppo, metteuse en scène du spectacle. "Après avoir mené des recherches, j’ai compris qu’elle était assez bien considérée à son époque, qu’elle écrivait des vers du niveau de ceux de Baudelaire pour ses contemporains. Il s’agit également d’une femme privilégiée, grâce à un héritage, qui n’avait pas de mari, ni d’enfant et pouvait se consacrer entièrement à l’écriture. Cela se sent dans la manière dont elle écrit. Elle parle très librement de la société, de ses sentiments, de ses amours."

Eve Louisa Oppo poursuit : "Renée Vivien était lesbienne et c’est pour cette raison qu’elle a été invisibilisée. Sa vie privée a été critiquée et on l’a accusée de débauche."

A 32 ans, alors que la femme qu’elle aime la quitte pour un homme, Renée Vivien se laisse mourir de faim. "A sa mort, en 1909, elle a été oubliée. Ce n’est pas un accident, cela est dû à la lesbophobie, au sexisme." Il faudra attendre plusieurs dizaines d’années avant que son travail ne soit redécouvert, notamment grâce à l’éditrice militante Régine Deforges qui travaille sur le matrimoine et réédite les poèmes de Renée Vivien en 1986. "Ces éditions ont vite été épuisées et j’ai quand même bien galéré pour réussir à lire certains textes", souligne Eve Louisa Oppo.

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De Sappho à Renée

"Elle a vécu peu de temps mais elle a beaucoup écrit. Elle parlait aussi le grec ancien et elle a traduit Sappho elle-même", continue-t-elle. Sappho est une poétesse grecque de l’Antiquité qui a vécu aux 7e et 8e siècles av. J. -C., sur l’île de Lesbos. Elle était célèbre durant l’Antiquité, malheureusement son œuvre poétique ne subsiste plus qu’à l’état de fragments.

Sappho écrivait également, dans ses vers, son attirance pour les femmes, le mot "lesbienne" vient d’ailleurs du nom de l’île de Lesbos où elle a vécu. "Selon moi, Renée Vivien est une précurseure du female gaze, qu’on connaît bien au cinéma. Sappho n’avait jamais été traduite par une femme avant elle. Dans ses propres vers, Renée Vivien écrit sur les femmes sans passer par le prisme masculin", observe Eve Louisa Oppo. A l’époque où Renée Vivien compose ses vers, on voit proliférer les écrits féminins, Anna de Noailles et Lucie Delarue-Mardrus par exemple, certaines d’entre elles décrivent également leur amour pour les femmes.

Lesbos aux flancs dorés, rends-nous notre âme antique,

Ressuscite pour nous les lyres et les voix,

Et les rires anciens, et l’ancienne musique

Qui rendit si poignants les baisers d’autrefois,

Toi qui gardes l’écho des lyres et des voix,

Lesbos aux flancs dorés, rends-nous notre âme antique

Renée Vivien, A l’heure des mains jointes.

Prendre le contre-pied

Quand il a fallu imaginer la scénographie du spectacle, Eve Louisa Oppo n’a pas souhaité essentialiser Renée Vivien en recréant une ambiance de boudoir des années 1900. Elle a pris le contre-pied de ces représentations.

"Avec Estelle Labes, qui a créé l’ambiance visuelle et sonore du spectacle, nous avons beaucoup parlé de Bruxelles, cette ville si laide et bruyante dont il émerge pourtant des instants éminemment poétiques. On peut y capter des échos de conversation, certains bruits métalliques, etc. C’est pour cela que nous avons décidé de placer le spectacle au milieu d’un chantier, avec des bruits de tôle. C’est plus qu’un habillage de texte, l’acte poétique est divisé entre l’aspect textuel et la partie sonore qui a une vraie importance. Il y aura aussi des images de Bruxelles, en pleine gentrification, qui seront projetées. Cela permet de faire résonner les textes de Renée Vivien avec le public d’aujourd’hui. Nous avons aussi décidé de travailler sur la manière dont on déclame les poèmes car on ne parle plus de cette façon en 2022. Nous jouons sur l’interaction entre les trois comédiennes – Elsa Rollat, Julie Verleye, Rosalie Vandepoortaele – et moi, ainsi qu’avec Estelle Labes qui mixe les sons en direct. Nous jouons sur le fait de transformer l’acte déclamatoire de poésie en action. Le public ne va entendre ces mots qu’une seule fois, il va pouvoir les analyser dans l’ambiance qui sera créée", indique la metteuse en scène.

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Quant au titre du spectacle, Le charme douloureux des ébauches, il s’agit du premier vers du poème Les Ébauches de Renée Vivien. "On l’a choisi parce que ce qui est en chantier est encore une ébauche, ce n’est pas fini. Il y a aussi la notion de construction et de déconstruction. Le spectacle ne sera pas propre et léché. On laisse de la place pour la rudesse de l’instant et pour la confrontation entre les matériaux et les personnes qui seront sur le plateau", explique Eve Louisa Oppo.

Le charme douloureux des ébauches m’attire

Comme un gardénia qu’une haleine meurtrit.

La Beauté chastement entrevue y sourit,

Harmonieusement, de son demi-sourire.

 

Les visages fuyants et les frêles contours

S’estompent sur la toile irréelle du rêve,

Ne laissant au regard qu’une vision brève

Dont la divinité se dérobe toujours.

 

Car l’Ébauche est la sœur fragile des Ruines

Qui mêlent leur hantise et leur pâleur au soir,

Évoquant la lumière ancienne d’un pouvoir

Sombre dans le palais que voilent les bruines.

 

Et l’on sent défaillir le vouloir entravé

Dans la ténuité morbide de l’esquisse…

Sa grâce fugitive, où le regret se glisse,

À l’infini du vague et de l’inachevé.

Renée Vivien, Les Ébauches.


Informations pratiques

Le charme douloureux des ébauches sera joué les 10, 11 et 12 mars au centre culturel Bruegel à Bruxelles.


Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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