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Le blues des humoristes : "6 mois de plus, et je pense que je ne vais plus être très drôle"

21 janv. 2021 à 20:115 min
Par Sarah Heinderyckx

Ils maîtrisent l’art de nous faire rire, mais en ce moment, ils ont plutôt envie de grincer des dents. Les humoristes belges, comme de nombreux artistes, sont confrontés à de grandes difficultés. Manque de perspectives, de soutien financier, casse-tête des agendas de reports de spectacles, etc. Leur moral n’est pas au beau fixe, même s’ils tentent de garder le sourire.

"La santé mentale des humoristes devient critique…"

C’est le titre d’une vidéo publiée par Vincent Taloche, un des deux frères, sur les réseaux sociaux. On l’y découvre confiné et déprimé chez lui, les cheveux en bataille et en peignoir. Sa compagne explique qu’il fait l’otarie trois fois par jour, prends les spots du salon pour des projecteurs et n’effectue des tâches ménagères que lorsqu’il est soutenu par des applaudissements.

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Une vidéo humoristique bien sûr, mais le malaise du secteur est bien réel face à un cruel manque de perspectives.

"On sent que le moral n’est pas terrible. À côté des artistes, il y a aussi les techniciens, les ingénieurs du son… On sent que le ras-le-bol est atteint et que ça devient un peu compliqué", reconnaît Vincent Taloche. "Le problème, c’est que tout est incertain. Je reporte notre tournée belge pour la quatrième fois, on reporte tout alors qu’au printemps on pensait qu’on allait redémarrer, mais ce n’est pas le cas. On est tous en train d’avoir un regard assez pessimiste sur la chose. Quand va-t-on redémarrer ? Personne ne le sait, et c’est cette incertitude qui fait que ça tombe un peu dans les pattes et la tête des artistes", ajoute-t-il.

Les jeunes talents touchés de plein fouet

Au Kings of comedy club à Ixelles, un des hauts lieux de l’humour de la capitale, nous retrouvons Pierre-Emmanuel alias PE. Ce jeune humoriste de 35 ans, vainqueur de la scène ouverte du Festival International du Rire de Liège en 2015, est complètement à l’arrêt depuis le deuxième confinement.

Il n’y a pas si longtemps que cet habitant de Braine l’Alleud avait quitté son job pour vivre de sa passion. Mais son contrat de chroniqueur sur une radio privée n’a pas été renouvelé, et il ne peut plus jouer nulle part.

"On peut le dire, je suis au chômage", confie-t-il avec le sourire. "Je gère… Je gère comme n’importe quelle personne qui est au chômage actuellement. J’ai même regardé la semaine dernière pour devenir livreur, parce qu’à un moment donné, ça devient chiant d’être juste chez soi. Là, je ne peux pas vraiment exercer. Je me suis renouvelé en essayant de continuer de divertir les gens et donc je propose des vidéos sur internet mais bon... C’est bénévole", conclut-il.

Sur sa page Facebook, Pierre-Emmanuel alias PE s’est lancé dans la vidéo, mais ça ne lui rapporte rien
Sur sa page Facebook, Pierre-Emmanuel alias PE s’est lancé dans la vidéo, mais ça ne lui rapporte rien © Tous droits réservés

Certaines des vidéos de PE ont été visionnées plusieurs millions de fois, comme celle où il répond à la publication d’une influenceuse qui fait la promotion de faux livres pour décorer chez soi… Mais elles ne lui ont pas rapporté un seul euro. L’objectif pour lui : ne pas se faire oublier et peut-être amener un nouveau public à venir le voir sur scène quand ce sera possible. Mais il précise: sa patience a des limites.

"J’arrive à rester optimiste, mais après je suis humain, j’ai aussi la colère qui commence à augmenter et je me dis que 6 mois de plus… Et je crois que je vais plus être très drôle", craint l’humoriste.

Pour Cédric Vantroyen, directeur du Kings of comedy club, la jeune génération montante est très impactée. "Ceux qui sont les plus inquiets, c’est ceux qui venaient de lâcher leur travail d’avant et se retrouvent sans aucun revenu. Souvent ils ne sont pas encore indépendants, donc ils n’ont pas encore le droit passerelle. Ils n’ont pas le droit au chômage ou pas encore de statut d’artiste. Si ça continue, ceux-là vont devoir trouver autre chose pour payer leur loyer et pour manger", regrette-t-il.

Reports de spectacle… En 2022 ou 2023 !

L’autre problème qui touche les humoristes et le monde du spectacle en général, c’est la difficulté de reporter les dates de spectacles qui n’ont pas pu se jouer à cause du confinement. En Belgique, la programmation se fait assez bien à l’avance. Cela signifie que chez nous, la saison 2021-2022 est déjà bien remplie. Tous les spectacles de 2020 ou du premier semestre de cette année doivent donc être reportés plus loin, certains en 2022 voire en 2023.

Pour l’humoriste bruxelloise Zidani, c’est un vrai casse-tête. "Au total, je pense qu’on doit être pas loin de 75 à 80 dates où j’avais une activité liée à mon travail, à l’artistique, au spectacle et qui ont explosé. Mais il faut multiplier mon cas par des centaines de compagnies, de spectacles, d’artistes… Donc ça veut dire que dans les théâtres, il va y avoir des embouteillages terribles", explique-t-elle.

2022 est déjà embouteillé

Vincent Taloche confirme : "2022 est déjà embouteillé. Les salles les plus connues de Belgique, que ce soit le Cirque Royal ou le Forum, quand on fait un planning pour avoir des options pour pouvoir reporter, il n’y a plus que des lundis et des mardis de libres. On s’est donc rendu compte qu’il va y avoir un autre gros problème quand ça va reprendre normalement. Cette saloperie de virus, dans notre secteur, va faire du mal beaucoup plus longtemps qu’on ne l’imaginait".

Manque de compréhension

En attendant une reprise normale, la patience des humoristes est mise à rude épreuve, et ils ont de plus en plus de mal à comprendre les mesures.

"Je ne crois pas qu’une salle de spectacle soit franchement plus dangereuse que des gens entassés les uns sur les autres dans des rames de métro", explique Zidani, "surtout qu’il n’y a absolument aucune sélection dans les entrées de métro ! Moi je laisse parfois passer le métro pour ne pas entrer dans une rame remplie à craquer. Donc c’est très curieux que les restaurateurs, les salles de spectacles, les cinémas, les coiffeurs subissent des interdictions qui me semblent être deux poids deux mesures, c’est bizarre".

Si Zidani a reçu quelques aides pour son asbl, elle rappelle qu’il y a tout un pan non subventionné de la culture qui n’en a presque pas reçu. "Je ne suis pas la plus à plaindre, mais je me plains quand même, c’est quand même dur. Public, vous nous manquez, on vous aime. Je vous aime, revenez !", ajoute-t-elle avec le sourire.

Je ne sais même pas si j’ai envie de répéter

L’humoriste Virginie Hocq aussi est à l’arrêt. Même si elle le reconnaît, elle a eu de la chance de jouer dans une pièce pour France 2 aux côtés de Pierre Palmade pendant les fêtes. Mais le second confinement a été difficile à accepter.

"À un moment, il y a une espèce de découragement, je ne sais même pas si j’ai envie de répéter, nous confie-t-elle. J’ai écrit pendant deux ans un spectacle que j’adore, je l’ai amorcé puis ça s’est arrêté. Là, il faudrait que je revoie mon texte tous les jours, mais je n’ai pas cette énergie-là, parce que je ne sais pas vers quoi je vais. On nous a mis dans un petit coin et on doit attendre sagement. Et je trouve qu’on est assez sage… Peut-être trop sage !"

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Se serrer les coudes

Alors pour ne pas se laisser abattre, l’humoriste organise régulièrement des séances de gym sur son compte Instagram suivies d’apéritifs, les fameux "gymaperhocq" (sur conseils de professionnels du sport). Ce samedi, elle a même décidé de s’associer à deux musiciennes dont la Bruxelloise Cloé du Trèfle pour une séance avec musique live suivie d’un blind test. Son objectif : créer une solidarité avec d’autres métiers à l’arrêt. Elle nourrit même un projet d’émission.

"J’ai eu l’idée de créer une espèce de live pendant 5 heures, et j’ai sollicité des hôtels bruxellois et du Brabant Wallon pour avoir leur lieu. Du coup j’ai des salles de gym pour faire venir des coachs sportifs qui sont à l’arrêt, j’ai la cuisine pour faire venir des traiteurs qui ne peuvent pas travailler, et à chaque fois les personnes sur leurs téléphones pourront travailler avec nous et être actives. C’est une ambition que je nourris grâce à cette période un peu spéciale", explique l’humoriste.

Se serrer les coudes, pour ne pas sombrer. Les humoristes ont besoin de retrouver leur public, sans doute autant que le public a envie de les revoir. On leur souhaite que ce soit le plus rapidement possible.

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