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Santé & Bien-être

Le 21e siècle, celui des épidémies ? Une "dynamique effrayante" pour la variole du singe, pas une simple IST : "Le préservatif ne l’arrêtera pas"

04 août 2022 à 06:10 - mise à jour 04 août 2022 à 09:29Temps de lecture5 min
Par Xavier Lambert

On pensait qu’on en avait fini avec ces histoires de pandémie. Bien sûr, on sait que le Covid-19 n’a pas disparu. Il continue à circuler, et à faire des dégâts que ce soit via le Covid long ou des formes sévères chez les plus fragiles. Mais la "vague d’été", liée au variant BA.5 semble bien avoir atteint son pic. Les yeux des spécialistes sont désormais braqués vers l’automne, et l’arrivée possible d’un nouveau variant : "Rien ne laisse toutefois penser qu’il sera intrinsèquement plus dangereux, faisait remarquer Eric Muraille, maître de Recherche au FRS-FNRS, spécialisé en immunologie dans une récente interview. Le vrai danger, c’est une chute de l’immunité, car si notre immunité diminue, alors il deviendra plus dangereux".

Bref, si on prend tous un minimum de précautions pour ne pas le faire circuler de façon évitable, et si la population plus à risque se protège via une dose de rappel, cette nouvelle vague devrait être gérable.

Mais les spécialistes des virus ont désormais un autre sujet d’intérêt, voire d’inquiétude, c’est la variole du singe. Mardi, un premier mineur d’âge était signalé contaminé, et notre pays comptait 482 cas confirmés. Pour l’instant il s’agissait de personnes âgées entre 20 et 71 ans. 28 personnes ont été admises à l’hôpital, soit 7% des personnes contaminées.  "C’est en effet un cas d’école intéressant, nous explique Eric Muraille. On le connaît depuis longtemps. Il a été décrit en 1958 et la majorité des cas étaient limités à l’Afrique. Mais à présent, il est en train de disséminer dans le monde entier, de devenir une nouvelle pandémie".

Et plusieurs spécialistes craignent finalement qu’on commette exactement les mêmes erreurs que pour le Covid-19, en le sous-estimant alors qu’il faudrait selon eux le prendre très au sérieux.

Décryptage avec Eric Muraille.

Pourquoi ce virus de la variole du singe est il inquiétant ?

"Il est inquiétant pour deux raisons :

  • Primo, il est très difficile à contrôler. Il n’y a pas de dépistage systématique, on ne teste que les individus qu’on suspecte d’être infectés. Or, la maladie peut être confondue avec d’autres infections comme l’herpès et la syphilis et elle peut avoir une forme atypique. (Sciensano recommande d’ailleurs de se méfier des 'présentations atypiques' de la maladie, comme une simple lésion cutanée non généralisée). Elle peut donc facilement passer inaperçue. De plus, comme elle est actuellement associée à la communauté gay, il y a sans doute une sous déclaration des cas afin d’éviter les risques de stigmatisation. Il est donc très vraisemblable qu’on sous-estime fortement le nombre de cas. Heureusement, ce virus est moins contagieux que le SARS-Cov2.
  • Le deuxième point qui m’inquiète, c’est qu’il n’est plus dans son 'écosystème naturel'. En Afrique la majorité des infections sont dues à des contacts avec des rongeurs. Ce n’est pas le cas en Europe. Comme il est soumis à de nouvelles pressions de sélection, le virus évolue. On le voit clairement en comparant les séquences des virus isolés chez les patients. Il évolue moins vite qu’un petit virus à ARN messager. Mais il semble qu’il évolue assez vite quand même, et ce qu’il donnera est tout à fait imprévisible."

Que faut-il craindre ?

"Une sous-estimation du risque. Pour le moment, cette épidémie paraît sans grand danger car la mortalité est très rare et le taux d’hospitalisation faible. Mais c’est parce qu’elle touche surtout des individus jeunes et en bonne santé, donc peu susceptibles de faire des complications. On peut craindre une évolution similaire à celle du HIV, qui dans un premier temps était limitée à la communauté gay puis a ensuite très vite affecté l’ensemble de la population. Surtout qu’il ne s’agit pas ici, j’insiste, d’une maladie qui ne se transmettrait que via des contacts sexuels. Le virus peut se transmettre via n’importe quel contact cutané et aussi via des objets contaminés comme des vêtements.

On peut également craindre que le virus ne trouve un "réservoir" animal en Europe, en particulier chez les rongeurs. Les rats pourraient, par exemple, être contaminés via les eaux usées comme on l’a déjà vu pour d’autres virus. Il deviendrait alors impossible d’éradiquer ce virus en Europe.

Si on n’arrive pas à contrôler sa propagation, ce virus va devenir endémique et nous serons alors confrontés en Europe à une nouvelle maladie qui nous menacera au quotidien."

Est-ce qu’on peut traiter la variole du singe comme une IST (infection sexuellement transmissible) classique ?

"Non, c’est très important à comprendre. Elle est sexuellement transmissible mais pas uniquement. Un préservatif n’arrêtera pas sa transmission par exemple, car il faut des contacts étroits, mais pas nécessairement sexuels. De plus, c’est un virus qui est plus résistant que le SARS-CoV-2, il peut persister sur les objets. Un individu infecté a donc de fortes chances de contaminer ses proches s’il ne s’isole pas."

Que faudrait-il faire ?

"Ce n’est pas simple. L’OMS a recommandé de tester et surtout de tracer les cas contact. Mais à cause du risque de stigmatisation, on s’attend à une sous-déclaration des cas. On sait aussi que la vaccination seule ne sera pas suffisante. Car qui vacciner ? Tous les homosexuels ? Tous les soignants ? Personne ne va tenter d’imposer ça. Et de toute façon, en pratique, on n’est pas capable de mettre en place une vaccination de masse aujourd’hui car on ne dispose en Belgique que de quelques milliers de doses de vaccins, alors qu’il en faudrait des centaines de milliers pour protéger tous les individus à risque.

Personnellement, je trouve inquiétant qu’il n’y ait aucune tentative concertée en Europe de tracer plus systématiquement les cas contacts ou d’imposer un isolement strict aux malades. Je peux évidemment comprendre la réticence au vu des populations touchées, mais cela pose quand même question en matière de santé publique. Si cet agent infectieux devient endémique en Europe, il représentera un risque pour tout le monde et pourrait avoir un coût important sur le long terme. Bref, je trouve qu’on refait les mêmes erreurs qu’avec le Covid, laisser circuler le virus et ensuite se retrouver avec le 'vivre avec' comme seule option."

On n’avait plus connu d’épidémie depuis longtemps, et puis voilà qu’à peine sorti du Covid, nous sommes confrontés à une nouvelle menace. Est-ce que ça risque de continuer ?

"C’est une des conséquences évidentes de la mondialisation, on globalise aussi les agents pathogènes. Jusqu’ici, la vaccination contre la variole 'commune' a protégé les Africains contre la variole du singe. Et jusqu’il y a quelques années, c’était une population qui était encore peu connectée avec le reste du monde. Mais on ne vaccine plus contre la variole et l’interconnexion avec l’Afrique va croissant.

Tous les experts en éco-infectiologie affirment que le 21e siècle va être celui des épidémies, en lien avec l’interconnexion des populations et surtout le changement climatique. On voit l’apparition de plus en plus fréquente de nouveaux agents pathogènes mais également de facteurs de résistance chez les anciens. L’OMS s’alerte par exemple beaucoup sur la résistance aux antibiotiques, qui nous avaient jusqu’ici protégés efficacement de nombreuses infections bactériennes.

Le prix à payer par nos sociétés pour cette globalisation des épidémies risque d’être très important sur le long terme. Comme on l’a vu avec le Covid, les épidémies affectent tous les aspects de notre existence. C’est très inquiétant que cela ne soit pas pris plus au sérieux par les décideurs politiques. Les négociations pour un 'traité international sur les pandémies', qui serait juridiquement contraignant pour les 194 Etats membres de l’OMS, ont commencé cette année. Mais l’Europe devrait tenter de se doter au plus vite d’une solide politique sanitaire commune. C’est indispensable pour le futur."

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