Economie

L’automatisation du travail, l’ennemi de l’emploi ? "Une idée très souvent véhiculée, mais qui est fausse"

18 juil. 2022 à 17:07Temps de lecture5 min
Par Miguel Allo sur base du dossier de la rédaction

Elle a contenté les uns, fâcher les autres. Les caisses automatiques des grandes surfaces sur la commune de Molenbeek à Bruxelles, seront désormais taxées 5600 € par caisses et par an. Ce sont ces fameuses caisses sans caissier ou caissière, ou le client scanne seul ses articles avant de payer.

Écoutons à ce sujet le reportage réalisé par Tom Denis.

Cent robots, ce sont 100 chômeurs ?

L’automatisation est-elle l’ennemi de l’emploi ? Cent robots, ce sont 100 chômeurs ?

Pour Nicolas van Zeebroeck, cette affirmation n’est pas correcte. L’idée est très souvent véhiculée, mais serait totalement fausse en réalité, estime le professeur d’économie digitale à la Brussels Solvay School. "Ce qu’on voit, au contraire, c’est que les entreprises qui automatisent le plus sont également celles qui engagent le plus, en règle générale. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas des exceptions, mais d’une façon générale, on voit bien que l’automatisation est plutôt complémentaire du travail humain."

La preuve irréfutable, selon ce spécialiste, c’est que "depuis 40 ans, les taux de chômage en Occident sont au plus bas, alors que ça fait certainement 20 ans qu’on automatise énormément". Il ajoute, qu'"on ne peut pas réduire simplement l’automatisation au fait que ça détruit du travail. Par contre, l’automatisation modifie profondément la nature du travail parce qu’il est très qu’un robot, qu’il soit logiciel ou matériel, puisse remplacer complètement une fonction humaine. Il peut remplacer certaines tâches." Dès lors, explique le professeur d’économie digitale, l’automatisation laisse plus de place et plus de besoins pour des tâches complémentaires qui sont toujours réalisées par des humains.

Ces tâches complémentaires ne demandent-elles pas une formation que certaines personnes n’ont pas ? Pour Nicolas van Zeebroeck, l’enjeu est prioritaire et la vraie question : "n’est pas 'est-ce qu’on va totalement voir disparaître l’emploi ?', c’est 'est-ce qu’on va arriver à reformer effectivement la main-d’œuvre qui est déplacée en réalité par l’automatisation ?'. Ça, c’est le véritable enjeu."

Les caisses automatiques dans les supermarchés ne remplacent pas entièrement le travail d’un caissier ou d’une caissière, dans la mesure où, explique le professeur d’économie digitale : "vous avez toujours besoin d’avoir un peu de personnel pour surveiller la manière dont ça se passe, pour superviser, pour dépanner, etc. Donc on ne remplace pas totalement poste pour poste. Mais bien sûr, ce travail diminue. Et puis, il y a d’autres activités qui peuvent apparaître, qui sont des activités plus de contrôle, qui sont des activités de management, qui sont des activités qui sont complémentaires…".

L’automatisation permet un développement d’autres activités ?

Si l’on suit ce résonnement, l’automatisation permet un développement d’autres activités ? Nicolas van Zeebroeck cite l’exemple des banques aussi où l’emploi dans le contact direct à la clientèle a diminué, mais où on a crée de l’emploi dans des rôles plutôt de conseiller dans de nouvelles activités au sein des banques. Il y a donc un glissement de l’emploi vers d’autres activités.

La valeur ne vient plus du travail humain, c’est la machine qui crée la valeur aujourd’hui ?

Pour le professeur d’économie digitale à la Brussels Solvay School, c’est là la vraie question qu’il faut se poser. Comment faire en sorte que notre modèle fiscal s’adapte à cette nouvelle réalité ? "La nouvelle réalité, c’est qu’en fait, la part de l’emploi, c’est-à-dire des salaires dans la richesse nationale, diminue dans l’ensemble des pays développés depuis maintenant une trentaine ou une quarantaine d’années, alors que c’est une valeur qui est normalement extrêmement stable historiquement."

Ce constat est extrêmement préoccupant à double titre, explique-t-il. "D’abord parce que ça veut dire qu’effectivement la valeur est de plus en plus le fait des machines et donc du capital, on va dire, et de moins en moins le fait du travail. Probablement parce que les humains, de plus en plus, sont dans des rôles de contrôle de ce que font les machines plutôt que de véritables productions." Cela pose, au niveau fiscal, un énorme défi "parce que toute notre fiscalité reposait sur le travail et très, très peu sur le capital."

Pour Nicolas van Zeebroeck le véritable enjeu de la fiscalité de demain, est de déterminer comment déplacer davantage la fiscalité du travail vers le capital "qui n’est pas du tout assez accès taxé chez nous." L’idée serait de plus de taxer les revenus produits par la machine, et mieux encore que les revenus, ce sont les profits taxés par la machine, explique-t-il.

"Ce qui est risqué, c’est de taxer en fait un outil indépendamment de son utilisation et de la valeur qu’il crée. Or, Comeos (la fédération qui représente les supermarchés, ndlr) a un point quand ils disent qu’ils sont un secteur dans lequel les marges bénéficiaires nettes sont assez faibles, on est à 2 ou 3% de marge en moyenne dans la grande distribution. Alors dans notre secteur d’activité, on est à 20, 25 ou 30%. Et donc, si l’enjeu c’est d’aller chercher de l’argent là où il y en a, comme le disait Catherine Moureaux, allons le chercher dans les secteurs qui font vraiment de très grosses marges et où ça fait sens de taxer les gains en capital."

Ce spécialiste préférerait : "qu’on taxe les gains en capital, c’est-à-dire le flux, la valeur que génèrent les machines, plutôt que de taxer la machine elle-même qui est plus un frein à l’innovation." Et il donne l’exemple du seul pays qui l’a vraiment fait à grande échelle qui est la Corée du Sud. "La Corée du Sud l’a vraiment fait explicitement comme un moyen de ralentir l’innovation. Pour eux, l’innovation est en train d’aller un peu trop vite et donc ils se sont dit, on va mettre une taxe sur les robots parce qu’on va ralentir, on va freiner l’innovation.'

Le secteur ne représente que 2 ou 3% du marché. Mais si on taxait les machines pour un autre secteur, peut-être plus financier, là, ça fonctionnerait mieux ? Oui et non, estime Nicolas van Zeebroeck, "parce que de nouveau, la question c’est qu’est-ce qu’on veut taxer ? Est-ce qu’on veut taxer encore une fois, juste un actif ou est-ce qu’on veut taxer des revenus ?"

Comment taxer ?

Pour ce spécialiste, taxer les revenus, la façon la plus rationnelle de le faire, serait de taxer les gains en capital à la sortie. "Parce que si vous ne taxez pas le travail, ce que vous pouvez taxer, c’est la valeur qui reste dans les mains de l’actionnaire, en définitive. Et donc, en Belgique, il y a un scandale absolu dans ce pays, c’est qu’on ne taxe absolument pas les plus-values immobilières par exemple et on taxe très très peu les revenus du capital. Il faut déplacer petit à petit cette fiscalité vers les gains en capital et à ce moment-là on taxe la valeur là où elle est finalement emmagasinée à l’arrivée."

Politiquement, c’est plus difficile à réaliser. Et évidemment, ça demande beaucoup de travail, de concertation politique, explique Nicolas van Zeebroeck.

Pour conclure, le professeur d’économie digitale à la Brussels Solvay School ajoute que taxer les caisses automatiques comme à Molenbeek est une fausse bonne idée. "Je pense que l’argument social est cosmétique en fait, mais je ne pense pas du tout qu’on veut atteindre un objectif social quelconque avec ça. Et tant qu’à aller chercher de l’argent, il y a peut-être d’autres choses à faire."

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