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Dans quel monde on vit

Laurent de Sutter : " Chère Alexandria Ocasio-Cortez, je vous aime "

18 sept. 2021 à 08:30Temps de lecture3 min
Par La Première RTBF

Tax the rich ". Le slogan affiché sur une robe d’Alexandria Ocasio-Cortez, députée du parti démocrate américain. Vous avez, sans doute, vu l’image passer. C’était au gala du Metropolitan Museum of Art (Met) à New-York. L’essayiste et éditeur Laurent de Sutter ne veut plus attendre : cette semaine dans " En toutes lettres ! ", il lui déclare sa flamme.

Chère Alexandria Ocasio-Cortez,

 

Vous me pardonnerez, j’espère, de m’adresser à vous de manière aussi directe, aussi franche. Mais, sachez-le, je vous aime. Je vous aime pour d’innombrables raisons – qui, comme toutes les raisons, n’ont en réalité, en amour, aucun sens. Je vous aime parce vous êtes brillante, piquante, impitoyable, drôle, pugnace, droite, d’une impeccable intégrité et d’une tout aussi impeccable liberté. Je vous aime aussi, s’il est permis à un homme entre deux âges d’ajouter ce compliment, parce que vous êtes belle. Ne pensez pas que, disant ça, c’est de votre corps dont je parle – bien qu’il faudrait être aveugle ou de mauvaise foi pour en dire le contraire.

Non, chère Alexandria, vous êtes belle de chacune de vos paroles et de chacun de vos gestes – vous êtes belle de la théâtralité avec laquelle vous faites vivre votre politique, avec laquelle vous tentez de rendre les positions qui sont les vôtres, et que tant de vos ennemis cherchent à caricaturer sous le nom, honni aux Etats-Unis, de " socialisme ", plus fortes, plus intenses et plus désirables.

Cette beauté, que vous transformez souvent en flamboiement, vous l’avez encore manifestée il y a quelques jours, avec un éclat qui m’a laissé sans voix.

Lorsque vous vous êtes rendue à ce qui est sans doute la plus extravagante manifestation de mode d’un pays qui est passé maître en extravagance à défaut d’être passé maître dans la mode, le " Met Gala " voulu par Anna Wintour, vous y avez fait sensation. Au milieu des stars et des créateurs les plus célèbres de la planète, tous déployant des trésors d’imagination et de mauvais goût pour tenter de décrocher le titre d’invité le plus spectaculaire de la soirée, c’est de vous dont tout le monde a parlé.

Pourtant votre robe de soirée n’avait, à première vue, rien de fou : un simple fourreau ivoire strié de traits rouges, laissant le haut de votre dos dénudé – un fourreau dont le trait le plus fou, précisément, était le nuage de tulle déstructuré qui en formait le bas. A mieux y regarder, toutefois, il y avait quelque chose de curieux dans les traits rouges ornant votre cambrure.

Ensemble, ils formaient un mot, une phrase. " Tax the rich ". " Taxez les riches ".

Là où les autres participants à la soirée avaient tenté d’incarner la dépense, l’excès, la folie, même, de la richesse, vous avez voulu, tout en prenant vous aussi part à cet événement, rappeler que la folie pouvait avoir une intelligence. Tandis que les spécialistes de la mode se précipitaient pour découvrir que votre tailleur n’était qu’une simple marque de prêt-à-porter, Brother Vellies, certes pas bon marché, mais pas non plus haute couture, les commentateurs se sont rués sur le message que vous aviez envoyé. Une parlementaire de gauche radicale, telle que vous, au Met Gala – dépensant elle aussi de l’argent pour une tenue qui semble reprocher aux riches leur richesse ?

L’occasion était trop belle pour dire la contradiction, le paradoxe – ou, au contraire, pour souligner combien l’attrait des étoiles est toujours le plus fort, surtout pour les petites filles du Bronx comme vous. Pour moi, chère Alexandria, c’est cette robe qui m’a fait définitivement vous aimer. J’ai toujours eu un faible pour vous, je le reconnais.

Mais, avec votre geste du Met Gala, vous avez montré au monde entier combien vous aviez compris les règles du petit jeu de la célébrité contemporaine – et combien ces règles, comme toutes les règles absurdes, pouvaient vous aider afin de faire de la publicité pour ce qui vous importe le plus : vos convictions.

Parce que vous êtes modernes, parce que vous êtes d’aujourd’hui, vous vous fichez des outrages moraux ou des contradictions qui n’en sont pas. Vous avez quelque chose à faire – et c’est tout. Que ce soit au Capitole à Washington ou sur le tapis rouge du Metropolitan Museum de New-York, la politique ne change pas de nature, la pauvreté ne disparaît pas, les inégalités ne s’envolent pas. Tout se tient – et vous faites tout se tenir.

Mais surtout, vous le faites comme la politique devrait toujours être : avec une imagination débridée, avec un sens du jeu, avec une liberté, qui sont tout ce à quoi nous devrions aspirer, et qui nous manque tant. Oui, je vous aime, chère Alexandria. Je vous aime, et pour longtemps.

 

Très cordialement,

Laurent de Sutter

 

 

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« En toutes lettres ! » : Laurent de Sutter écrit à Alexandria Ocasio-Cortez

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