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Dans quel monde on vit

Laurent de Sutter : « Cher Pierre Bourdieu, vous nous avez offert des idées qui marchent »

En toutes lettres !

Laurent de Sutter écrit à Pierre Bourdieu

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C’est un intellectuel majeur du siècle dernier. Le sociologue français Pierre Bourdieu est décédé il y a déjà 20 ans. Il est connu pour ses travaux sur les rapports de domination et la reproduction des inégalités sociales. L’essayiste et éditeur Laurent de Sutter lui rend hommage dans cette lettre.

Cher Pierre Bourdieu,

Il paraît que vous êtes mort. Il paraît même que ça fait déjà 20 ans. Pour certains, ces 20 ans ont compté comme une chance : celle de vous oublier. Pour d’autres, comme une exigence : celle de continuer à faire vivre votre héritage. Au moment de votre décès, durant l’hiver 2002, vous aviez réussi à ériger une cathédrale sociologique, dont vos imposants ouvrages avaient offert la théologie. Une cathédrale dont le credo principal était que la sociologie, si elle a un sens, ne peut être qu’une discipline critique – une discipline qui, selon votre vocabulaire, s’intéresse aux conditions d’énonciation de tout énoncé, à commencer par les siens propres. Ces conditions, pour la sociologie comme pour tout le reste de notre monde, de l’école à la culture, des pratiques de consommation aux manières de parler, du droit à la mode, de la politique à la philosophie, vous n’aviez guère de pitié à leur égard. Partout, vous voyiez à l’œuvre hiérarchies et reproduction des hiérarchies, stratégies de distinction basées sur des codes d’acceptation sociale et mesures de protection prenant le visage noble d’épreuves de légitimité imposées à celles et ceux qui souhaitent pénétrer un milieu qui n’est pas le leur. Mais vous étiez allés plus loin. Cher Pierre Bourdieu, vous n’avez pas seulement constitué une œuvre, vous avez aussi contribué à la perpétuation de la pratique d’engagement née avec l’invention de ceux qu’on appelle encore aujourd’hui " intellectuels ". Sur la pauvreté dans le monde, sur les dangers de la télévision, sur d’innombrables autres sujets, vous en avez appelé à une vigilance de tous les instants – en particulier à l’égard des codes et des stratégies, des règles et des habitus (pour reprendre un de vos concepts les plus connus), qui contribuent à ce que l’ordre que vous décriviez par ailleurs soit un ordre injuste et inégal. Votre passion pour la description du fonctionnement des structures sociales était aussi une passion pour leur changement possible – pour que ces structures, à défaut de jamais pouvoir disparaître, pussent prendre un visage moins brutal. Cela a toujours exaspéré les esprits désabusés, ou ceux pour qui tout ce qui est, est bien – et toute tentative d’en vouloir autrement une sorte de déni de réalité. Même si vous aviez voué votre vie à améliorer la description de la société, vous saviez, cher Pierre Bourdieu, qu’il n’y a pas de description qui ne soit aussi une prescription – pas de recours à ce qui serait la réalité, qui ne soit aussi, et en même temps, une manière de l’imposer. A l’imposition de la réalité qui vous entourait, vous souhaitiez donc substituer une description qui en engage déjà la transformation – qui l’appelle, comme une porte ouverte appelle un courant d’air. Aujourd’hui encore, les esprits forts ne vous pardonnent pas de n’avoir jamais transigé sur ce point. Ils vous auraient préféré plus jésuite, plus prudent, plus à votre place de chercheur dont la vocation serait de jouer les perroquets de la structure – de participer à cette reproduction que vous dénonciez. Certes, il y en aura toujours aussi pour dire que la manière dont vous aviez utilisé tous les leviers de l’université pour parvenir à faire exister vos idées, à les relayer auprès de générations de jeunes sociologues, a abouti à recréer cela même que vous cherchiez à abattre – à savoir : un temple. Il faut les laisser. A la pureté de l’attitude du maître refusant les disciples, vous avez préféré l’impureté bien plus efficace de celui qui sait que, même aux idées, il faut une infrastructure. Car voilà en effet ce dont nous avons besoin et que vous nous avez offert, cher Pierre Bourdieu : des idées qui marchent, des idées qui contaminent, des idées qui viennent hanter et transformer les cerveaux. Voilà pourquoi, même si vous êtes mort, vous ne l’êtes pas tout à fait. Des idées comme les vôtres, nous en avons davantage besoin que jamais.

Très cordialement à vous,

Laurent de Sutter

 

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