RTBFPasser au contenu

Dans quel monde on vit

Laurent de Sutter : " Cher George Floyd, aucune vie ne compte, et c'est pour ça que toutes, sans exception, doivent être respectées. "

Laurent de Sutter : " Cher George Floyd, aucune vie ne compte, et c’est pour ça que toutes, sans exception, doivent être respectées. "
06 juin 2020 à 08:303 min
Par RTBF La Première

Laurent de Sutter se prête à l’exercice d' "En toutes lettres !",  le nouveau rendez-vous de "Dans quel Monde on vit" sur La Première.

 

Cher George Floyd,

Cette lettre n’arrivera pas à destination. A supposer que vous compreniez le français, vous n’en auriez aucun usage. Après tout, vous êtes mort. Ou plutôt : vous avez été tué, de sang-froid, par une brute policière qui y avait pris goût. On ne saura sans doute jamais vraiment pourquoi vous avez été assassiné – mais peut-il y avoir une raison à un meurtre ?

Non, cher George : vous avez été assassiné sans la moindre raison. Vous avez été assassiné par pure détestation, par pur atavisme, par la pure brutalité de ce qui se sent si seul, si pauvre, si nul, dans son uniforme, qu’il ne lui reste plus que la violence pour dire cette nullité. Une telle violence, bien entendu, n’est jamais dirigée au hasard. Au contraire, pour un être faible comme le policier qui vous a étranglé de manière délibérée, de longues minutes durant, la violence doit avoir pour cible quelqu’un qui ne risque pas de répliquer.

Il doit s’agir d’une violence sans danger, sans éventualité de choc en retour, sans prix. Or, aux Etats-Unis, aujourd’hui, les êtres sans prix abondent. Vous le savez, cher George, car, chaque jour, votre absence de prix vous était renvoyée à la figure – parce que c’était elle, c’était sa couleur, qui le rendait impossible à cacher. Vous étiez un Noir, cher George, dans un pays qui n’a toujours pas réussi à digérer le souvenir de sa propre brutalité, la manière dont son histoire s’est construite sur une pile de cadavre dont certains étaient vos aïeuls, les restes pourris d’une religion de l’élection qui a fait de la différence entre les êtres un de ses actes de foi.

Parce que vous étiez Noir, vous ne comptiez pas – car, pour compter, il faut appartenir au cercle restreint de ceux qui disposent du pouvoir de distribuer la valeur. Depuis des siècles, aux Etats-Unis comme ailleurs dans le monde, ce pouvoir est thésaurisé de manière très soigneuse, très jalouse. Qui peut dire la valeur peut aussi dire son absence. Qui peut dire la valeur peut dire qui ne compte pas. Vos aïeuls, venus d’Afrique, ne valent que la somme d’argent qu’un esclavagiste parvenait à en tirer auprès d’un propriétaire. Vos grands-parents, que celle du travail qu’ils pouvaient accomplir sans disposer d’aucun droit réel en retour. Vous-même, cher George, n’aviez que la valeur de votre silence, au cas où un policier débile aurait eu envie de s’amuser un petit peu durant sa tournée minable – ce qui ne manquait jamais d’arriver. Être sans valeur est sans doute pire qu’être sans destin ou sans qualité. Ne compter pour rien, ce n’est même pas compter pour zéro. C’est ne pas figurer sur le compte du tout – c’est ne pas exister.

Mais aujourd’hui, heureusement, cher George, beaucoup, dans votre pays comme dans le mien, n’en peuvent plus. Ils se sont levés pour le dire. Ils ont protesté de toutes les manières dont ils étaient capables, suscitant une vague si forte que le lâche président des Etats-Unis a cru bon d’aller s’en protéger au fond d’un bunker. Quel pantin. Oui, cher George, des voix se sont élevées, qui ont répété, encore et encore, ce slogan né il y a déjà trop longtemps : black lives matter, les vies noires comptent. Cela vous fait sans doute une belle jambe, à vous dont la vie, qui ne comptait naguère pas, ne vaut désormais plus rien du tout.

Pourtant, il s’agit d’un signe. C’est un signe maladroit ? Vous avez raison. Car il est permis de se poser la question de savoir si, contre le refus du compte, affirmer la valeur constitue le meilleur choix possible. Pourquoi, par exemple, ne pas proclamer l’absence de valeur de toute vie – la revendiquer de manière absolue, afin de retirer aux maîtres du compte leur capacité à établir des différences entre les êtres ? Pourquoi ne pas proclamer, avec encore plus de fierté : aucune vie ne compte. Aucune vie n’a d’importance.

Aucune vie n’a de valeur – parce qu’aucune vie ne peut faire l’objet d’une estimation, d’une mesure, de l’attribution d’une qualité qui pourrait être supérieure ou inférieure à celle d’un autre. Aucune vie ne compte, et c’est pour ça que toutes, sans exception, doivent être respectées. Mais peut-être mon scrupule, cher George, n’est-il que théorique. Votre vie à vous, votre vie réelle, a été enlevée de façon crapuleuse, inique, odieuse – et, aujourd’hui, seul cela compte vraiment.

 

Très cordialement à vous,

 

Laurent de Sutter

 

 

 

 

Sur le même sujet

07 mars 2022 à 08:35
4 min

Articles recommandés pour vous