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Laurence Vielle

Laurence Vielle lit "Au passant d’un soir" d’Emile Verhaeren

Laurence Vielle lit "Au passant d’un soir" d’Emile Verhaeren

Laurence Vielle nous propose la lecture d’un poème d’Emile Verhaeren, "Au passant d’un soir".

Laurence Vielle lit la poésie

"Au passant d'un soir" d'Emile Verhaeren

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Le texte

Dites, quel est le pas
Des mille pas qui vont et passent
Sur les grand’routes de l’espace, Dites, quel est le pas
Qui doucement, un soir, devant ma porte basse
S’arrêtera ?

Elle est humble, ma porte,
Et pauvre, ma maison.
Mais ces choses n’importent.

Je regarde rentrer chez moi tout l’horizon
A chaque heure du jour, en ouvrant ma fenêtre ;
Et la lumière et l’ombre et le vent des saisons
Sont la joie et la force et l’élan de mon être.

Si je n’ai plus en moi cette angoisse de Dieu
Qui fit mourir les saints et les martyrs dans Rome,
Mon cœur, qui n’a changé que de liens et de vœux,
Eprouve en lui l’amour et l’angoisse de l’homme.

Dites, quel est le pas
Des mille pas qui vont et passent
Sur les grand’routes de l’espace,
Dites, quel est le pas
Qui doucement, un soir, devant ma porte basse
S’arrêtera ?

Je saisirai les mains, dans mes deux mains tendues,
A cet homme qui s’en viendra
Du bout du monde, avec son pas ;
Et devant l’ombre et ses cent flammes suspendues
Là-haut, au firmament,

Nous nous tairons longtemps
Laissant agir le bienveillant silence
Pour apaiser l’émoi et la double cadence
De nos deux cœurs battants.

Il n’importe d’où qu’il me vienne
S’il est quelqu’un qui aime et croit
Et qu’il élève et qu’il soutienne
La même ardeur qui monte en moi.

Alors combien tous deux nous serons émus d’être
Ardents et fraternels, l’un pour l’autre, soudain,

Et combien nos deux cœurs seront fiers d’être humains
Et clairs et confiants sans encor se connaître !

On se dira sa vie avec le désir fou
D’être sincère et d’être vrai jusqu’au fond de son âme,
De confondre en un flux : erreurs, pardons et blâmes,
Et de pleurer ensemble en ployant les genoux.

Oh ! belle et brusque joie ! Oh ! rare et âpre ivresse !
Oh ! partage de force et d’audace et d’émoi,
Oh ! regards descendus jusques au fond de soi
Qui remontez chargés d’une immense tendresse,
Vous unirez si bien notre double ferveur
D’hommes qui, tout à coup, sont exaltés d’eux-mêmes
Que vous soulèverez jusques au plan suprême
Leur amour pathétique et leur total bonheur !

Et maintenant
Que nous voici à la fenêtre
Devant le firmament,
Ayant appris à nous connaître
Et nous aimant,
Nous regardons, dites, avec quelle attirance,
L’univers qui nous parle à travers son silence.

Nous l’entendons aussi se confesser à nous
Avec ses astres et ses forêts et ses montagnes
Et sa brise qui va et vient par les campagnes
Frôler en même temps et la rose et le houx.

Nous écoutons jaser la source à travers l’herbe
Et les souples rameaux chanter autour des fleurs ;
Nous comprenons leur hymne et surprenons leur verbe
Et notre amour s’emplit de nouvelles ardeurs.

Nous nous changeons l’un l’autre, à nous sentir ensemble
Vivre et brûler d’un feu intensément humain,
Et dans notre être où l’avenir espère et tremble,
Nous ébauchons le cœur de l’homme de demain.

Dites, quel est le pas
Des mille pas qui vont et passent
Sur les grand’routes de l’espace,
Dites, quel est le pas
Qui doucement, un soir, devant ma porte
S’arrêtera ?

Emile Verhaeren, Les flammes hautes

Emile Verhaeren, poète national

Depuis sept ans, il existe en Belgique un poète national qui change de visage tous les deux ans. Depuis un an, c’est Carl Norac qui joue à merveille ce rôle.

Emile Verhaeren fut le premier poète national, nommé par le Roi Albert 1er en 1899. Emile Verhaeren, je l’imagine marchant marchant à travers les bois, les campagnes. On l’appelait le fou du bo qui parle aux arbres. Quand il avait le rhume des foins, il s’en allait calmer sa fièvre au bord de l’océan.

Marthe et lui se sont aimés toute leur vie à Saint-Amand. Sa tombe y est la proue d’un bateau prêt à fendre l’Escaut pendu à sa coque, - celui du passeur d’eau au roseau vert entre les dents.

Emile, j’aime te lire.

J’aime tes mots qui reviennent comme des refrains,

des scansions, des répétitions joyeuses, incantatoires.

Tu chantes les passants, la vie dans ce qu’elle a d’ordinaire, de simple,

parfois un poème ressemble à une chanson populaire,

parfois c’est un souffle d’un lyrisme qui fend mon cœur.

Je pense souvent à ces mots que tu écrivis : " villes tentaculaires "

En ville ou sur un chemin de campagne,

j’aimerais te croiser et converser

le temps de quelques pas avec toi,

marcheur, arpenteur des campagnes,

transgresseur des frontières.

A travers les saisons de la vie, tu chantes ton amour pour Marthe.

Votre jardin frissonne.

En gare de Rouen, ton corps fut happé par le train,

ultime tentacule d’une ville ivre de machines.

Salut à toi, ardent poète !

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