Guerre en Ukraine

L’ambassadeur de France à Kiev raconte les premiers jours de la guerre : "Les épreuves et les souffrances ont été très fortes"

24 nov. 2022 à 08:52 - mise à jour 24 nov. 2022 à 11:36Temps de lecture3 min
Par Miguel Allo sur base d'une interview de Thomas Gadisseux

La Russie a envahi l’Ukraine il y a exactement 275 jours. Comment est la vie à Kiev, la capitale ? Et quelles sont les perspectives dans cette guerre ?

L’ambassadeur de France à Kiev, Étienne de Poncins, raconte son expérience dans un livre : Au cœur de la guerre, paru aux éditions Xo.

Le livre relate les coulisses d’un diplomate au cœur de la capitale ukrainienne. Loin d’une analyse dans les salons feutrés, le plus marquant dans ce récit, ce sont les premières heures de la guerre. La vie d’Etienne de Poncins, tout comme celle des collaborateurs de l’ambassade, va basculer le 24 février 2022.

Et brusquement, je vois des lueurs au fond

Et revenons justement à ce jeudi 24 février à 4 heures du matin. L’ambassadeur comprend que c’est le début de l’offensive sur Kiev. Le diplomate et surpris par l’offensive russe dans son lit, il voit les bombes… À quoi pense-t-il à ce moment-là ?

"C’est un moment extrêmement fort. On a le sentiment que l’histoire avec un grand H vous saisit", confie-t-il. Étienne de Poncins est alors au 22e étage de la résidence de France. Le lieu domine toute la ville de Kiev, jusque-là plongée dans le calme. On voit des lumières et des voitures au loin. "Et brusquement, je vois des lueurs au fond. On me dit dans des messages sur les réseaux sociaux que la ville est attaquée et que tout le pays est sous le feu d’une agression russe généralisée."

Il y a tout d’abord un moment de réflexion. L’ambassadeur pense aux Ukrainiens et aux dirigeants ukrainiens, se souvient-il. "On se demande s’ils vont tenir face à cette épreuve considérable." Ensuite, il s’agit pour le diplomate de mettre son équipe en sécurité. Le groupe français d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) est arrivé la veille, le 23 février.

Au cœur de Kiev

Etienne de Poncins est au cœur de Kiev, pratiquement dans le kilomètre carré où l’ensemble du pouvoir ukrainien est concentré et mobilisé. La présidence se trouve à quelques centaines de mètres de la résidence de l’ambassadeur. L’ambassade française est à côté du Parlement.

Y a-t-il une peur qui vous envahit à ce moment-là ? "Peur non", explique-t-il. "L’ambassade de France, en tant que telle, n’a jamais été une cible." Cependant, toute la ville était menacée quelques heures après le début de l’offensive et les premières frappes. "On sait qu’il y a des groupes de tueurs qui étaient dans la ville assez vite, qui visaient le président Zelenski." Quelques heures après, le personnel est confiné dans l’ambassade. Les détonations résonnent au loin.

"À la fin, les troupes russes étaient annoncées à un kilomètre de l’ambassade. On a vécu des choses très fortes avec mon équipe. Évidemment, ce sont des moments qu’on n’oublie pas."

Dans les jours qui suivent, l’ambassadeur de France organise un départ. Quarante-deux véhicules, cent cinq personnes quitteront Kiev le 28 février. Parmi elles se trouvent aussi les ambassadeurs de Belgique et du Japon. L’énorme convoi est protégé par le GIGN. Lors du passage à l’un des derniers check-point, les soldats ukrainiens expliquent qu’il ne faut pas aller plus loin car les Russes sont à trois kilomètres et qu’il y a des détonations, etc.

Dans son livre, Etienne de Poncins revient sur ce moment de sidération : "On voit les tirs, les balles traçantes, des explosions et évidemment c’est un moment très fort." Un moment que les membres du convoi "ne peuvent oublier."

Retour en Ukraine

L’ambassadeur va donc quitter l’Ukraine, mais il reviendra ensuite à Lviv car il était important, dit-il, de ne pas quitter le territoire et de maintenir l’ambassade de France sur le territoire ukrainien, "parce que je considère que le métier de diplomate est un très vieux métier qui prend ses racines dans l’histoire et qu’un diplomate doit rester aux côtés du dirigeant auprès duquel il est accrédité."

Etienne de Poncins poursuit : "On est dans les bons moments comme dans les épreuves et évidemment les épreuves et les souffrances ont été très fortes."

La vie à Kiev aujourd’hui

Etienne de Poncins est encore ambassadeur à Kiev. Quelle est la vie actuellement sur place ?

"La vie à Kiev, c’est très paradoxal, puisque c’est à la fois une vie normale […] c’est-à-dire que les restaurants sont ouverts, les magasins sont approvisionnés et il n’y a aucune difficulté apparente. Les gens sont dans la rue, il y a beaucoup d’étudiants […] Et en même temps la guerre peut vous sauter au visage à n’importe quel moment."

Aujourd’hui encore explique le diplomate, lorsque résonnent les alertes aériennes "nous allons dans le bunker de l’ambassade. Et encore, nous nous sommes des adultes, mais c’est encore plus dur pour les enfants. On est au cœur de l’Europe, on est au 21e siècle et on a encore des enfants qui doivent étudier dans les abris parce qu’ils craignent avec raison des tirs de missiles."

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