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Présidentielle en France

L’abstention sera-t-elle la grande gagnante de ce premier tour des élections présidentielles françaises ?

Affiche officielle pour pousser les gens à aller voter lors de cette élection présidentielle.
09 avr. 2022 à 09:48 - mise à jour 10 avr. 2022 à 12:00Temps de lecture7 min
Par Anthony Roberfroid

En prélude au premier tour de la présidentielle française, près d’un Français sur trois annonçait encore qu’il s’abstiendrait de voter ce dimanche. Jamais dans l’histoire des élections françaises plus de 30% des votants se sont abstenus au premier tour.

Seul le second tour de l’élection de 1969 a vu un taux plus élevé, avec 31,1% d’abstention. Un chiffre qui se justifie par le duel "droite-droite" opposant Georges Pompidou et Alain Poher. "La gauche n’était pas présente au deuxième tour. C’est une abstention qui s’explique pour des raisons de non-représentation de toute une partie des électeurs", explique Anne Muxel, directrice de recherche au Cevipof, le Centre de recherches politiques de Sciences Po.

"Ils ne pouvaient pas se prononcer puisqu’ils n’avaient pas de candidat appartenant au camp politique dont ils se sentaient proches. C’est quasiment une abstention de nature mécanique", ajoute-t-elle.

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L'évolution de l'abstention au fil du temps

Après ce grand taux d’abstention et ce non-duel, les Français se sont davantage mobilisés pour les élections de 1974 opposant au second tour le socialiste François Mitterrand et Valéry Giscard d’Estaing, qui remportera leur premier duel. Le taux de participation moyen a d’ailleurs été le plus élevé lors de cette élection avec 85,75% de votes exprimés et seulement 14,25% d’abstention.

Néanmoins, après ces présidentielles de 1974, le taux d’abstention a augmenté progressivement lors des élections suivantes et ce jusqu’aux élections de 2002, où 16 candidats étaient en lice. Le PS, porté par un Lionel Jospin méconnaissable obtenant 16,18% des suffrages, est éliminé de la course, au profit de Jean-Marie Le Pen à 16,86%.

Une onde de choc en France où l’extrême droite atteint pour la première fois le second tour, aidée par une forte abstention qui s’élevait à 28,4% et dont l’origine se trouve dans la défiance accumulée envers les politiques durant des années : "Cette abstention s’explique par une grande lassitude, voire un désenchantement des Français suite à plusieurs cohabitations et un long exercice de la gauche au pouvoir", détaille Anne Muxel.

Une observation partagée par Pierre Baudewyns, professeur de sciences politiques à l’UCLouvain et sociologue du comportement de vote : "C’est à partir des années 90 qu’on assiste à une montée de la défiance à l’égard du pouvoir politique, de la classe politique mais aussi des institutions", indique l’expert. "En 2002, l’élection présidentielle a représenté pour la première fois le signe patent de cette défiance ressentie par les citoyens vis-à-vis de la classe de la classe politique".

L’élection présidentielle de 2002 a représenté un séisme électoral, qui fera d’ailleurs réagir le peuple français cinq ans plus tard. Alors que Jean-Marie Le Pen se présente une nouvelle fois aux élections, les citoyens se mobilisent en masse et votent pour la droite et la gauche traditionnelles. Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal accéderont au second tour avec respectivement 31,18% et 25,87% des voix, bien devant les 10,44% de Jean-Marie Le Pen. Le taux d’abstention lui est en chute libre par rapport à 2002 : 16% des Français ont décidé de ne pas voter.

Pourtant, depuis les élections de 2006, le taux d’abstention est reparti une nouvelle fois à la hausse, jusqu’à probablement atteindre un record ce week-end. Une hausse progressive qui a ici plusieurs raisons, dont certaines sont spécifiques aux changements survenus dans le paysage politique français ces dernières années.

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Les raisons de l'abstention

Le vote : une démarche

En France, pas de vote obligatoire. Les électeurs doivent se signaler à leur commune et s’inscrire sur une liste électorale pour pouvoir voter. Un processus qui demande un effort administratif de la part du citoyen, même si cela a été fortement facilité cette année grâce a une inscription possible via internet pour tous les Français.

Cependant, certains n’ont pas tous le désir de se lever un dimanche pour un vote qui soit les intéresse peu, soit est incertain.

Néanmoins, cette raison est loin d’être la principale cause de l’abstention comme le précise le professeur de sciences politiques : "C’est une variable qui peut jouer mais qui n’est pas tellement présente dans la campagne".

Le gouvernement "bon à rien"

Une autre raison qui explique le manque d’implication des Français dans la présidentielle réside dans le sentiment d’inaction de la part des gouvernements traditionnels, où du moins une action trop faible pour résoudre les problèmes de la société : "Les Français reprochent à la personne élue de ne pas arriver à gérer les problèmes des Français", indique Pierre Baudewyns. "Il y a un essoufflement des exécutifs à leurs yeux. Mais le contexte est relativement difficile pour les gouvernements. La crise financière de 2008 a eu un impact sur la plupart des pays européens. Dix ans plus tard, on voit doucement le début de la fin du tunnel. Mais ces dernières années, la crise sanitaire est arrivée et la guerre en Ukraine s’est rajoutée. On est dans un contexte en fait extrêmement compliqué."

Une observation et constatation qui pousse donc certains électeurs à ne pas voter, ou à se détourner des partis traditionnels : "Cette défiance envers les politiques apparues dans les années 90 est bien installée. On la mesure chaque année au Cevipof dans le cas des baromètres de confiance. Elle est très installée dans le paysage politique et s’est accompagnée d’un recul assez net des formes de partis du gouvernement au profit de partis protestataires, voire des partis hors système. On a aujourd’hui en France cette polarisation aux extrêmes qui se fait au détriment des forces de gouvernementales classiques.", révèle Anne Muxel.

La méfiance est la première chose que ressentent les Français envers les politiques et ce, depuis plusieurs années.
La méfiance est la première chose que ressentent les Français envers les politiques et ce, depuis plusieurs années. OpinionWay pour SciencePo

Plusieurs gauches et plusieurs droites

Autre difficulté pour les électeurs : le paysage politique a explosé. Le choix entre une gauche et une droite traditionnelle n’existe plus. L’essors de nouveaux mouvements de gauche et de droite ainsi que l’arrivée d’Emmanuel Macron en 2017 ont fortement affaibli les partis traditionnels que sont le PS et les Républicains.

"On voit combien aujourd’hui le Parti socialiste et les Républicains sont à la peine et ce phénomène développe. Il y a eu évidemment la disruption politique d’Emmanuel Macron qui a, par sa présence et sa victoire, occupé l’espace central, grignotant encore de part et d’autre les deux partis des précédents gouvernements, tant à gauche qu’à droite", précise Anne Muxel.

Et face aux différents choix qui s’offrent à eux, certains électeurs sont perdus : "Il y a un certain nombre de candidats qui se réclament de toute une série de tendances" détaille Pierre Baudewyns. "Sur le pôle gauche, vous avez trois candidats avec des discours relativement forts. À l’extrême droite, vous avez l’émergence d’Eric Zemmour, qui a commencé sa campagne dès le mois de décembre, et Marine Le Pen. Et la droite classique, qui n’en est pas vraiment une avec Valérie Pécresse. Il y a beaucoup de choix et des enjeux qui sont différents".

Pour éclaircir ce dernier point, l’expert prend l’exemple de l’extrême droite : "Eric Zemmour, avec son idée de reconquête et sa théorie du grand remplacement, répond aux enjeux culturels de certains Français, en marchant sur les plates-bandes de Marine Le Pen. Mais d’un point de vue socio-économique, c’est plus compliqué pour Zemmour car Marine Le Pen est revenue avec des propositions plus fortes, sur le pouvoir d’achat notamment, et qui flirtent nettement avec la gauche. Il y a donc un choix pour certains Français entre le caractère culturel et socio-économique qui doit être fait".

Autant du côté de la gauche et de la droite, les candidats semblent se marcher sur les pieds, sont parfois contradictoires et les citoyens sont perdus.

Les candidats se partagent un même électorat, qui doit choisir ici sa préférence. Mais certains Français restent hésitants, ne s’y retrouvent pas toujours et décident de s’abstenir.

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Une campagne trop longue et une abstention protestataire

Un autre point avancé par le professeur de l’UCLouvain pour expliquer la forte abstention probable de cette présidentielle est la durée de la campagne : "Elle a démarré en décembre. Après 5 mois, il y a un essoufflement et les Français montrent progressivement un désintérêt par lassitude". De plus, depuis les élections de 2017, les Français ont été appelés aux urnes neuf fois. De quoi renforcer cette fatigue de la politique.

Enfin, l’une des dernières raisons permettant de comprendre ce grand taux d’abstention prévu ce week-end, est le non-vote protestataire : "L’abstention rassemble aussi des citoyens qui sont politisés mais qui veulent exprimer, au travers de l’abstention, leur mécontentement. Ils l’utilisent comme un outil d’expression pour manifester leur protestation, pour envoyer un message politique." indique Anne Muxel.

Mais malgré l’ensemble de ces éléments qui pourraient expliquer le fort taux d’abstention ce dimanche, il est nécessaire de rester prudent face aux sondages qui se sont parfois trompés.

Baisse de l’abstention si Marine Le Pen au second tour ?

Reste que les sondages prévoient un second tour entre le candidat de la République en Marche, Emmanuel Macron, et la candidate du Rassemblement National, Marine Le Pen. L’extrême droite pourrait donc, pour la troisième fois sous la Ve République, se hisser au duel final ce dimanche.

L’accession du Front National avec Jean-Marie Le Pen au second tour avait poussé les Français aux urnes. De plus, les autres partis avaient décidé de soutenir le candidat du RPR, Jacques Chirac, pour contrer la montée de l’extrême.

Lors de l’élection suivante en 2007, les Français étaient nombreux à participer à l’élection après l’onde de choc de 2002. Ségolène Royal, mais surtout Nicolas Sarkozy, avaient aussi réussi à rassembler les électeurs de gauche et de droite. Cette année, aucun candidat ne peut se targuer d’avoir réussi un tel exploit.

Et contrairement à 2002 où les autres partis se sont rassemblés face à l’extrême droite, cela pourrait ne pas être le cas lors de cette élection. Plusieurs candidats pourraient ne pas appeler leurs électeurs à soutenir Emmanuel Macron, les laissant ainsi choisir en leur âme et conscience.

Des solutions pour réduire l’abstention ?

Face au désintérêt du vote, quelles solutions pour faire revenir les Français aux urnes ? Pour Pierre Baudewyns, plusieurs options sont envisageables : "La plus dure, c’est le vote obligatoire mais il y a toute une question sur les libertés et on sait que les Français y sont fortement attachés. Mais on peut aussi passer par un travail d’éducation à la citoyenneté."

Selon l’expert, mieux informer les citoyens pourrait être efficace : "Cela pourrait passer par une lettre envoyée systématiquement à tous les citoyens en leur rappelant les élections, leur expliquant l’intérêt et la démarche à suivre pour voter et ce, de manière personnalisée", conclut l’expert.

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