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La violence entre frères et sœurs est plus courante et a plus d'impact qu’on imagine

28 mars 2021 à 17:15Temps de lecture6 min
Par Daphné Van Ossel

"Je me souviens d’un garçon, malmené par ses deux jeunes sœurs. La première entraînait la deuxième, il y avait une coalition des deux filles contre leur aîné. C’était vraiment de la maltraitance psychologique et il y avait aussi de la provocation : le frôler quand il passe, lui faire une pincette, etc. Les parents disaient au garçon : 'Mais, enfin, c’est toi l’aîné, tu n’as quand même pas peur de tes petites sœurs.' Il était tellement atteint dans son estime personnelle qu’il est devenu une victime en classe aussi."

Le professeur Emmanuel de Becker, chef du service de psychiatrie infanto-juvénile et coordinateur de l’équipe SOS Enfants aux Cliniques Saint-Luc, est régulièrement confronté à des cas de violence au sein d’une fratrie. Ce type de violence, souvent banalisée, ne serait pas si rare.

La violence domestique la plus fréquente, devant la violence conjugale et la maltraitance des enfants

Selon Stien Platinck, psychologue clinicienne qui s’est penchée sur la question dans le cadre de son mémoire de master à l’Université de Gand, ce serait même la forme de violence domestique la plus fréquente, devant la violence conjugale et la maltraitance des enfants.

"On en parle juste beaucoup moins, explique-t-elle, il y a encore trop peu d’études sur le sujet, mais selon des études anglo-saxonnes, 50% des enfants seraient confrontés au moins une fois par an à de la violence par leur frère ou leur sœur." Une violence qui peut être physique, psychologique ou sexuelle, comme le précise le Morgen.

Seule une personne sur quatre a osé demander de l’aide

Les enfants concernés ne réalisent pas toujours ce qui leur arrive. La psychologue a interrogé, via un questionnaire en ligne, près de 500 victimes (âgées de plus de 16 ans). Parmi elles, seule la moitié s’est rendu compte qu’il y avait un problème quand elles étaient encore enfants. Les autres n’ont réalisé que plus tard, une fois adultes, ou une fois parents. Et seule une personne sur quatre a osé demander de l’aide : "Elles avaient peur de la réaction de leur entourage, peur de ne pas être pris au sérieux, et peur, aussi, de ce qui pourrait arriver à leur frère ou leur sœur si elles les dénonçaient."

Les parents ne sont pas toujours conscients de ce qui se passe non plus. "La violence entre frères et sœurs est souvent vue comme quelque chose de normal, une sorte de rivalité", poursuit Stien Platinck.

On banalise trop souvent […] mais l’impact de telles violences peut être important

C’est aussi l’avis d’Emmanuel Debecker : "On banalise trop souvent. On voit dans le monde animal un apprentissage des liens sociaux à travers certaines formes de violence, donc on trouve normal qu’on s’écorche, qu’on se griffe. Mais il faut faire attention car l’impact de telles violences peut être important."

L’étude de Stien Platinck montre effectivement que les conséquences peuvent être considérables, même des années plus tard : "Du stress, de l’anxiété, de la dépression, une mauvaise estime de soi…" Pour Stéphanie Haxhe, docteur en psychologie à l’ULG et thérapeute de famille, les thérapeutes ne prennent pas assez en compte ces liens de fratrie : "Cela reste souvent un angle mort, on pense plus aux rapports avec les parents, on parle de thérapie familiale, de thérapie conjugale mais jamais de thérapie de fratrie, or ce lien peut-être déterminant, qu’il y ait violence ou pas !" 

Cela reste souvent un angle mort [de la thérapie], on pense plus aux rapports avec les parents.

Elle se souvient du cas d’un garçon de douze ans, qui maltraite son petit frère de six ans : "C’est un enfant qui ne va pas bien, il a une conduite à risque incessante, il se met en danger lui-même. Il est submergé d’angoisse et il a trouvé dans la relation avec son petit frère le lieu où il peut retrouver du contrôle. Il lui arrache ses jouets, lui fait des croche-pieds, lui donne des coups de poing. Le petit apprend sans cesse ce rapport de force. Pour le moment, il est trop petit pour réagir, il serre ses petits poings, mais que va-t-il faire de toute cette rage accumulée ?” 

La limite entre chamailleries et violence difficile à établir

Mais alors quand les chamailleries que nous avons tous connus dans notre enfance que ce soit avec nos frères et soeur ou avec nos amis devient-elle de la violence ? La frontière est difficile à établir, d'autant que la rivalité et conflit peuvent être sains. "La fratrie est un laboratoire de vie, estime le professeur Emmanuel de Becker, c’est une sorte de mini-société, la première à laquelle on est confronté. C’est là qu’on apprend à interagir avec nos pairs. C’est normal que l’on y expérimente la rivalité."

Isabelle Roskam, professeure en psychologie du développement à l’UCLouvain, abonde : "C’est un terrain de répétition des interactions sociales. Les relations entre frères et sœurs engendrent nécessairement du conflit car il y a un partage de deux ressources : le territoire (la maison, les jeux) et l’amour des parents. Or, toute notre vie, nous serons en conflit pour des ressources."

C’est un terrain de répétition des interactions sociales.

Comment, dès lors, savoir quand les conflits deviennent problématiques, quand on passe de la rivalité à la violence, qu’elle soit verbale ou physique ? Pour Stien Platinck, cela dépend du vécu de la victime : si elle souffre, c’est que quelque chose ne va pas. "Ensuite, complète la jeune psychologue, cela dépend aussi de l’intention de l’auteur : son but est-il de blesser, de faire mal ? Et enfin, il y a la gravité des faits et leur durée, leur fréquence."


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Quand les parents sont violents, ou qu’ils ne jouent pas leur rôle de tiers

Bien sûr, la violence peut advenir dans toutes les familles, quelles qu’elles soient, mais Stien Platinck distingue quelques facteurs de risque : "Selon une étude américaine, la violence entre frères et sœurs a plus de chance d’advenir quand les parents sont violents entre eux ou envers leurs enfants."

Isabelle Roskam distingue, elle, deux situations qui peuvent favoriser la violence entre frères et sœurs : "Quand le parent ne joue pas son rôle de tiers, parce qu’il souffre de problème d’addiction, de dépression, ou simplement parce qu’il est souvent absent. Et quand un enfant a des troubles du comportement. Il peut alors avoir des problèmes d’agressivité proactive, c’est-à-dire sans motif."

Dans les familles recomposées : préciser qu’ils sont considérés comme des frères et sœurs

Emmanuel de Becker souligne aussi le fait que beaucoup de familles sont aujourd’hui des familles recomposées. Se retrouvent sous le même toit des frères et sœurs qui n’ont parfois aucun lien de sang. "Il est alors important, insiste-t-il, que les parents expliquent que, même s’ils ne sont pas frères et sœurs, ils sont considérés comme tel et qu’il y a des principes de vie : pas de violence et pas d’activités sexuelles.

Les parents ont d’ailleurs une grande responsabilité dans la manière dont leurs enfants vont “faire fratrie”. La place qu’ils ont eux-mêmes occupée dans leur propre fratrie influence leur manière d’interagir avec leurs enfants. “Les parents doivent rester vigilants, ils ne doivent pas être dans le contrôle mais ils doivent observer", défend le coordinateur de SOS Enfants Saint-Luc.

"L’important c’est d’arriver à la résolution constructive des conflits. Le vainqueur ne doit pas toujours être le même", complète Isabelle Roskam.


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Poser un cadre

Annick Faniel, sociologue au CERE, le Centre d’expertise et de ressources pour l’enfance, conseille très concrètement : "Il faut par exemple apprendre au plus petit ou à la plus petite de deux ans de ne pas venir systématiquement casser, ou prendre le jeu de son frère ou de sa sœur de cinq ans. Et, parallèlement, il faut expliquer au plus grand que son petit frère ou sa petite sœur doit encore apprendre. Lui dire que ça ne va pas durer, mais qu’on sera attentif. Les enfants sont alors accompagnés dans leur apprentissage de la relation à l’autre."

Autrement dit, les parents doivent poser le cadre qui permettra à leurs enfants d’apprendre le vivre-ensemble, ils sont les garants de l’humanisation de leur enfant dans cette toute première société qu’est la fratrie.