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"La violence dans les cours de récré a toujours existé": les enfants harcelés ont souvent moins bien réussi dans la vie

"La violence dans les cours de récré a toujours existé": les enfants harcelés ont souvent moins bien réussi dans la vie
09 oct. 2021 à 06:00 - mise à jour 09 oct. 2021 à 09:464 min
Par Marie-Laure Mathot

Squid Game génère de la violence sur des cours de récréation. Mais il n’a pas fallu attendre la sortie de cette série sur Netflix pour que les enfants soient agressifs dans leur espace de jeu. Le psychopédagogue de l’Université de Mons, Bruno Humbeeck l’a rappelé sur nos antennes ce jeudi.

"Je vais vous citer une seule scène : on ligote un élève d’une classe, on l’enduit de matières fécales et on lui crache tous dans la tête. C’est une scène de La guerre des boutons et il y a 17 scènes tout aussi violentes les unes que les autres." Le roman La Guerre des boutons date de 1912.

S’il s’agit de scène de fiction et que le contexte a changé depuis lors, les événements qui façonnent notre quotidien continuent à être empreints de violence. Et on l’a toujours retrouvée sur les cours de récréation. Les exemples sont nombreux : dans les années 90, "le loup" à la récréation s’appelait parfois Dutroux. "Se casser" entre copains est devenu un jeu depuis de nombreuses années. Il y a aussi plus d’individualisme dans jeux de coopération. "Vous allez devoir choisir une équipe et dans cette équipe, ceux qui vous ont aidé, vous allez devoir les détruire. Ce n’est pas nouveau, Koh Lanta s’appuie sur les mêmes mécanismes", explique le psychopédagogue montois.

Pas pire qu’avant

"Ce n’est pas du tout pire qu’avant", abonde David Plisnier. Il est assistant social, coordinateur de Sophia, un service de soutien face au harcèlement et cyberharcèlement dans le milieu scolaire. "À partir du moment où l’on réunit un groupe d’individus, on aura toujours des tensions, des conflits, des disputes. C’est inévitable."

Le moment où l’enfant se défoule

La particularité de la cour de récréation pour les enfants, c’est que les tensions explosent davantage car c’est un lieu clos. "L’espace y est limité et les enfants sont nombreux, continue l’assistant social. Et puis, les enfants y arrivent après avoir passé du temps en classe où ils ont dû répondre à un tas de règles qui n’existent plus sur la cour. Il suffit d’avoir été dans une cour de récré pour se rendre compte que c’est extrêmement bruyant. C’est le moment de la décharge où les tensions peuvent exploser."

Que la cour de récréation soit un lieu où l’enfant se décharge, c’est plutôt positif. Ils vont y reproduire des scènes qu’ils ont vues par ailleurs. "On a tous joué à être tel ou tel personnage. Le jeu Pokémon, par exemple est même accessoirisé. C’est normal, c’est comme ça qu’ils apprennent. Les cellules de leur cerveau se développent grâce au mimétisme et c’est pour cela qu’ils font, non pas ce que l’adulte leur dit mais ce qu’il fait lui-même."

Rejouer ces scènes contribue donc au développement des enfants. L’enjeu, c’est de savoir ce qu’ils reproduisent. "Tant qu’ils jouent aux super-héros, pas de soucis. S’ils reproduisent des contenus qui ne leur sont pas destinés, par contre, ils ne sont pas armés pour les décoder", analyse David Plisnier.

L’occasion de construire l’adulte de demain

D’où l’importance d’en discuter, de mettre des règles et de sanctionner s’il le faut. Mais aussi et surtout d’expliquer le pourquoi de ces règles si on veut que les enfants les comprennent et y adhèrent, ajoute David Plisnier. "C’est le rôle de l’école, de la société, des adultes, de rappeler la différence entre d’une part, le chaos où chacun ferait ce qu’il veut sur des pulsions sans règles et sans cadre et d’autre part, le concept de vivre-ensemble."

"Le fait de vivre dans un espace commun demande de perdre certaines libertés : 'je n’ai pas le droit de frapper mon copain même s’il m’énerve'. Mais en échange, j’ai des copains avec qui jouer, sur qui je peux m’appuyer quand j’ai un souci. Tous ces avantages sont liés au respect des règles du groupe." Ce qu’il s’est passé cette semaine peut donc finalement être l’occasion de rappeler ces principes.

Le regard de la société a changé

Des règles de groupe qui ont changé au fur et à mesure des années : si la violence était davantage tolérée chez les petits garçons auparavant, elle l’est beaucoup moins aujourd’hui. "Ce qui a changé, ce n’est donc pas tellement le phénomène de violence sur les cours de récréation, c’est le regard que l’on porte dessus", analyse le coordinateur de Sophia.

"Il y a quelques décennies, quand les enfants étaient méchants entre eux, c’était banal. Et même chez les adultes : le racisme, le sexisme était banalisé et personne ne les sanctionnait. Aujourd’hui, ce ne serait plus toléré. C’est pareil pour les enfants."

Un changement de mentalité positif pour David Plisnier. "On ne mesurait pas les dommages des violences répétées sur l’individu. Une étude britannique montre que les enfants harcelés dans les années 80 ou 90 faisaient de moins bonnes études une fois adultes, ils avaient de moins bons emplois, ils dépendaient davantage d’allocations sociales, demandaient plus de soins de santé etc."

Tu seras berger mon enfant

Du côté des solutions, David Plisnier et ses équipes proposent un jeu de rôle pour gérer les tensions inévitables sur une cour de récréation. "Les élèves de 5e et 6e primaires endossent des rôles à vocation empathique. Par exemple, ils reçoivent le rôle de berger. C’est celui qui va tout près des enfants isolés pour voir s’ils ont envie de jouer avec quelqu’un ou s’il préfère rester seul."

Mais pas question de se transformer en petit chef. Chacun a un rôle spécial. "D’autres seront intendants, il aide ceux qui ont perdu des objets à le retrouver ou bien le rassure. Les gardiens vont demander à ceux qui se frappent pourquoi ils font cela etc."

Et ça fonctionne à en croire David Plisnier. "Ça permet de continuer à garder la cour de récréation comme un lieu de décharge où certaines règles tombent, où il continue d’y avoir des tensions, c’est inévitable mais où les enfants se sentent en sécurité." Un bel exemple de société.

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