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Chroniques

La vérité sur l'emploi

08 oct. 2012 à 19:384 min
Par Paul Krugman

Sonnant la charge de ce qui a rapidement été surnommé "les soi-disant détenteurs de la vérité de BLS", l’on trouve rien moins que Jack Welch, l’ancien dirigeant de General Electric, qui a posté sur Twitter une affirmation selon laquelle les comptes avaient été trafiqués pour aider à la campagne de réélection du Président Barack Obama. Son affirmation a vite été relayée par des experts de droite et des personnalités du monde des médias.

Bien entendu, ça n’a aucun sens. Les chiffres relatifs aux emplois sont préparés par des fonctionnaires professionnels, dans une agence qui n’a actuellement aucune nomination politique. Mais peut-être que Welch – qui a permis à GE alors qu’il en était le président de connaître une croissance remarquablement paisible, sans aucune de ces fluctuations à court terme auxquelles on aurait pu s’attendre (fluctuations qui ont réapparu avec son successeur) – ne sait pas à quel point ce serait difficile de trafiquer les chiffres de l’emploi.

De plus, les méthodes employées par le Bureau sont publiques – et quiconque qui s’y connaît un peu en comptabilité comprend que les chiffres  "font parler", que les mois particulièrement bons (ou mauvais) doivent être vus, de temps en temps, comme une simple conséquence du caractère aléatoire des statistiques. Ce qui veut dire, en fait, que l’on ne devrait pas donner trop de poids au rapport d’un mois précis.

Pourtant, actuellement, quelle est la tendance à plus ou moins long terme ? Est-ce que le paysage de l’emploi aux Etats-Unis est meilleur ? Oui.

Voyons le contexte : le rapport mensuel des emplois est basé sur deux enquêtes. L’une demande à un échantillon d’employeurs pris au hasard  combien ils ont d’employés. L’autre demande à un échantillon de ménages pris au hasard si leurs membres ont du travail ou s’ils en cherchent. Et si l’on regarde la tendance des douze derniers mois, les deux enquêtes donnent l’image d’un marché du travail qui s’améliore petit à petit, avec des créations d’emplois qui sont supérieures à la croissance de la population en âge de travailler.

Du côté des employeurs, les chiffres actuels disent qu’au cours de l’année dernière l’économie a connu 150 000 emplois supplémentaires par mois, et une fois révisé, ce chiffre sera certainement en hausse. C’est bien au-dessus des 90 000 emplois, ou à peu près,  dont nous avons besoin chaque mois pour suivre l’évolution de la population. (Ce chiffre était plus élevé autrefois, mais la croissance sous-jacente de la main d’œuvre a chuté drastiquement maintenant que les enfants du baby-boom sont à l’âge de la retraite).

Pendant ce temps, l’enquête auprès des ménages donne une estimation à la fois du nombre d’Américains qui ont un emploi et le nombre de ceux qui n’en ont pas, défini comme ceux qui recherchent un emploi mais qui n’en ont pas actuellement.

Les chiffres impressionnants du rapport de vendredi attestent d’une chute soudaine du taux de chômage de 8,1 pourcent à 7,8 pourcent, mais comme je l’ai dit, l’on ne devrait pas accorder trop d’importance à un mois précis. Ce qui est le plus important, c’est que le chômage est sur une pente descendante.

Mais ne serait-ce pas parce que les gens ont simplement cessé de chercher un emploi et ne comptent donc plus comme des gens au chômage ? Eh bien non. Il est vrai que le ratio emploi/population – c’est-à-dire le pourcentage d’adultes ayant un emploi – est resté plus ou moins plat l’année passée. Mais rappelons-nous des baby-boomers vieillissants: la portion des adultes américains qui sont dans la fleur de l’âge de la vie active chute rapidement. Une fois que l’on prend en compte les effets du vieillissement de la population, les chiffres montrent une amélioration substantielle du paysage de l’emploi depuis l’été 2011.

Rien de tout ça ne devrait donner l’impression que tout va bien, ou permettre de nier le fait que nous devrions nous en sortir mieux – cette faiblesse étant due en grande partie à la tactique de la politique de la terre brûlée des Républicains, qui ont bloqué tous les efforts pour accélérer le retour à la croissance. (Si l’American Jobs Act, proposé par l’administration Obama l’année dernière avait été voté, le taux de chômage serait sans doute en dessous des 7 pourcent). L’économie américaine est toujours loin de là où elle devrait être, et le marché de l’emploi a encore du chemin à faire avant de regagner le terrain perdu lors de la Grande Récession. Mais les chiffres de l’emploi suggèrent que notre économie se remet doucement, une économie dans laquelle le poids de la dette des consommateurs et la relance du secteur du bâtiment nous ont finalement remis sur les rails du plein emploi.

Et voilà la vérité que la droite ne supporte pas. La fureur engendrée par le rapport de vendredi a révélé un mouvement politique qui applaudit l’échec américain, tellement obsédé par le fait de battre Obama qu’une bonne nouvelle pour les travailleurs du pays qui ont déjà bien souffert met ses membres dans une colère noire. Cela a aussi révélé un mouvement qui vit dans une bulle intellectuelle, qui gère une réalité inconfortable – que cette réalité implique des enquêtes ou des chiffres économiques – non seulement en niant les faits, mais également en imaginant des théories assez folles de complot.

Il est simplement effrayant de penser qu’un mouvement aussi dérangé a tant de pouvoir politique.

Paul Krugman

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